Règne animal

Théodore Géricault (1791-1824), Tête de lionne – Huile sur toile – 55 x 65 cm – Musée du Louvre, Paris

Géricault, c’est d’abord le Radeau de la Méduse, une scène historique relatant le naufrage d’une frégate française au large des côtes africaines. Un grand format où la verve romantique – du romantisme littéraire et pictural – déploie son amplitude lyrique avec force tourment et imagination. La sensibilité y est exubérante comme pour mieux souligner l’étendue du désastre. Le naufrage est autant celui d’un navire que celui des hommes.

Cet état des lieux de l’humanité, dont Géricault peint la déconfiture sans négliger les détails, l’incite peut-être à se tourner toujours plus vers la représentation animalière. Ses visages humains se plaisent souvent à exposer des gens malades, déments, blessés, handicapés mentaux dont l’expression frôle le sordide tout en dévoilant la vulnérabilité. La vie humaine est si précaire qu’il consacre une importante série d’études sur la mort. Des morceaux de cadavres sont acheminés dans son atelier – l’hôpital Beaujon de Clichy lui en fournit sous le manteau. Le peintre s’exerce ainsi à en pénétrer l’insoutenable réalité.

Ses figures animalières sont en revanche moins brutales, mais dégagent une impression de vie et de chaleur sauvage qu’il réussit à transmettre sur la toile. Géricault se passionne pour le règne animal, en particulier pour les chevaux dont il peint de nombreux portraits en pied. Ses animaux sont traités de la même manière que ses figures humaines, vertébrés aux destins souvent entremêlés dont il transcrit les mouvements de l’âme, les sentiments qui affleurent, l’énergie ou la faiblesse qui les anime ou les engourdit. Géricault est un sensitif, aiguillé par son instinct et sa compassion, et son tour de main est aussi solide que les maîtres d’autrefois. Il est de plus capable de lire et de traduire le moindre frémissement.

Ce magnifique portrait de lionne, pensionnaire de la ménagerie du Jardin des Plantes, satisfait aussi son goût pour l’exotisme – autre caractéristique du courant romantique. Cette lionne est expressive comme sait l’être le regard fixe des grands fauves dont on éprouve, en le croisant, l’intensité implacable. Comme à son habitude, l’artiste se focalise sur la dimension mentale : la fixité attentive des yeux sur quelque chose se situant hors du cadre. Proie ? Danger imminent ? On sent la lionne prête à bondir. La lionne ? Oui, peindre un lion aurait été ennuyeux. Sa posture royale, sa glorieuse condition tendent à lui donner des airs assoupis. Un mâle passe beaucoup de temps à se prélasser et à dormir, ce qui est contraire au pinceau nerveux de l’artiste. La femelle, elle, est en perpétuel mouvement: elle éduque ses petits et rapporte au groupe de quoi manger. Plus performante que le lion, le roi de la savane dépend d’elle pour survivre.

L’art animalier de Géricault s’exprime aussi par un réalisme dont il est l’un des précurseurs. Une expression inédite de la réalité dans des portraits de bêtes. L’étude de la nature est un préalable à toute exploration de la psyché. On pourrait qualifier son art de scientifique, un naturalisme qui arpente la psychologie et la sociologie tout en respectant la facture traditionnelle et la personne du modèle, humain ou animal, docile ou non, comme ses chevaux peints piaffant sous la bride.

Lionne, chevaux, chats, chiens, taureau, enfants, « monomanes », Noirs ou Turcoman sont les sujets d’une œuvre diversifiée, mais qui reste avant tout empirique. Géricault attrape la vie réelle jusqu’à sa dernière dépouille et en témoigne par une touche nourrie et énergique. La palette est parfois étouffée, parfois convulsive et s’enfonce à mesure des années dans des ténèbres de plus en plus éloquentes. Peintre de la souffrance, de la révolte et du désespoir, ses scènes militaires, ses charognes, l’empreinte tragique de la condition humaine dans ses physionomies approfondissent le regard que nous portons sur les êtres et les choses. Il s’éteindra à trente-deux ans d’une chute de cheval. Trente-deux années de vie, dont douze d’exercice prolifique qui exerceront une autorité décisive sur les plus grands peintres du XIXe siècle.

9 commentaires

  1. pollock64 dit :

    Cette intensité du regard, propre aux grands fauves (et aux chats lorsqu’ils jouent aux grands fauves dans la nature) y est ici parfaitement maîtrisée. Je ne savais pas qu’il était mort à 32 ans.

  2. Gier dit :

    Bon sang, je ne le savais pas mort si jeune. Et déjà une telle maîtrise de son art.

    Sa lionne est remarquablement expressive.

    1. SBP dit :

      @ Pollock64 et Gier: Oui, officiellement d’une chute de cheval, mais l’homme était déjà très abîmé par la syphilis. Si jeune, avec une oeuvre substantielle et le statut de maître pour l’un de ses plus fervents admirateurs: Delacroix.

  3. AlainX dit :

    Cette tête de tigre est quand même impressionnante de réalisme. C’est presque plus réaliste qu’une photographie !
    L’ignare que je suis connaissais surtout le radeau et la je découvre à la fois de très beaux animaux vivants et du cadavre humain peint… ça donne à réfléchir !

    1. SBP dit :

      @Alain: Oui, le Radeau de la Méduse a éclipsé l’artiste – enfin! c’est une façon de parler, l’oeuvre de Géricault est variée et importante, il a été une référence pour beaucoup d’auteurs comme Mérimée, Dumas ou Michelet. Et sans compter, bien sûr, le grand Delacroix et les peintres de la veine romantique. Les néo-classiques (comme David) se moquaient de lui, de ses décompositions décentrées, de ses élans, de sa noirceur…

  4. Florinette dit :

    Magnifique et tellement réaliste qu’on a presque envie de la caresser ! J’avais lu un article sur ce peintre dans lequel il parlait de sa passion pour le cheval, mais sans mentionner ces autres peintures que tu nous présentes. Il s’attardait surtout sur les cadavres qu’il se procurait pour s’en inspirer. Belle journée Sandrine !

    1. SBP dit :

      @ Flo: oui, cette lionne a une présence incroyable. On sent l’odeur de fauve, la chaleur qu’elle dégage, son haleine…
      Bonne semaine à toi, Flo.

  5. Edmée dit :

    Je ne savais pas non plus qu’il était mort aussi jeune mais pour être honnête rien ne m’avait particulièrement attirée vers lui pour me donner l’envie d’en savoir plus. Sans que j’aie un avis négatif. Il faut parfois le petit déclic qui relie un artiste à nous-même pour qu’on s’y attache, qu’on le remarque au-delà de son art.
    Cette lionne est sublime, son pelage appelle la caresse (mauvaise impulsion…) et on la sent indifférente à nous, elle est concentrée et nous sommes en dehors…

    1. SBP dit :

      @ Edmée: La noirceur, ou du moins la palette sombre de Géricault peut avoir un effet rébarbatif, mais la richesse de son oeuvre compense son goût pour les pigments de terres foncées – bien que ces derniers soient aussi d’une grande richesse…
      La présence de cet animal est très forte. Magnétique.

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