Cinétique du teckel à poil ras

Giacomo Balla (1871-1958), Dynamisme d’un chien en laisse – 1912 – Huile sur toile – 90 x 110 cm – Albright-Knox Art Gallery, Buffalo

En ce jour de mai 1912, comme tous les jours, la comtesse Nerazzini promène son chien. Elle bat le pavé de Montepulciano, son teckel en laisse. Le peintre Giacomo Balla l’accompagne. La comtesse compte parmi ses élèves dans l’atelier qu’il occupe aux Beaux-arts de Rome. En visite près de Sienne, en Toscane, il en profite pour lui présenter ses hommages et croquer sur le vif cette scène amusante : un petit chien fébrile, au ras du sol, trottant aux pieds de sa maîtresse.

L’œuvre qui naît de ses dessins est cocasse. On s’attendait à ce que l’artiste se concentrât sur la dame, comme il est d’usage chez les peintres sérieux – les petits chiens étant relégués comme éléments du décor. Or, il se trouve que c’est le petit chien qui intéresse le peintre, personnage atypique d’une scène d’action, aussi trémulant qu’il est minuscule. Car le teckel met la gomme pour tenir le rythme du pas cadencé de sa maîtresse. Et le thème est ridicule au possible. Inhabituel aussi dans les académies qui, du reste, n’y ont jamais songé. Le cadrage, emprunté à la photographie et au cinéma, secoue les codes en vigueur ; les deux disciplines sont trop récentes et mécaniques pour susciter l’intérêt du monde académique. Balla fait donc coup double en chahutant la routine. Ce qui l’intéresse avant tout, et qu’il met en pratique, est l’expression graphique et picturale du mouvement.

Mais comment représenter le mouvement autrement que la tradition ne le fait depuis des lustres, c’est-à-dire d’une manière suggérée par la perspective et le volume ? Le moyen qu’a trouvé l’artiste consiste à superposer les images aux différents instants de la marche. Le mouvement rapide est ainsi figuré et l’énergie qui les anime intelligible. Certaines de ces images semblent transparentes, comme floutées par des auras aléatoires. Le fond strié dans le sens de la marche augmente l’impression de vitesse. Son blanc sablonneux, caractéristique des collines de tuf de la campagne environnante, donne au tableau sa lumière poudrée et scintillante par endroits.

Cette œuvre est une étude, à la fois technique et artistique, du phénomène de la vitesse. Le futurisme – courant auquel appartient Balla – est une avant-garde de la peinture moderne, presque exclusivement italienne, dont l’objectif est d’offrir à l’œil une définition compréhensible des forces en œuvre dans chaque action. Les peintres futuristes, exaspérés par l’art immobile et repu des bons vieux salons, entendent donner un coup de fouet à la création artistique. L’Italietta – nom péjoratif de cette Italie de notables satisfaits d’eux-mêmes et installés – doit être balayée au profit d’une Italie nouvelle, moderne et énergique. Rappelons que l’Italie est un pays très ancien, mais une nation très jeune. Ces artistes posent en provocateurs et veulent bousculer la léthargie ambiante. Le choix de nouveaux sujets, tirés de la vie quotidienne et de l’actualité, s’éloigne à dessein des nobles thèmes académiques. Se concentrer sur le trot accéléré d’un chien, en appuyant sur l’effet comique, est non seulement un affront au bon goût, mais une rebuffade.

Le futurisme prône la mise à bas du vieux monde, la destruction des principes traditionnels de l’art, mais aussi le renversement de l’ordre social et politique, ankylosé de bourgeoisie somnolente. Pour les futuristes, la vie moderne – la vie tout court – se caractérise par le mouvement, la vitesse et l’expansion d’un monde nouveau avec ses industries, ses technologies, sa jeunesse ardente et ses rêves de grandeur. La toile doit être un espace qui reflète cet élan, le théâtre des impulsions vitales. Balla, par son procédé, renvoie à la science, et en particulier à la persistance rétinienne, phénomène visuel qui apparaît lorsqu’on observe un sujet qui bouge trop vite. Il rappelle aussi la démarche de la chronophotographie qui dissocie « chronologiquement » les étapes d’un mouvement et enregistre sur un même cliché la suite d’images à différents moments du déplacement. On pense aussi aux rayons X et leur palette bicolore (noirs bleutés et blancs cassés) qui permet de jouer sur les opacités et les transparences. Bref, Balla ouvre large son spectre de références à la technologie moderne.

Le futurisme n’a pas bonne presse. Nombreux sont ceux qui l’identifient, souvent à tort, au fascisme italien. Il y eut deux futurismes : le premier, jusqu’à la Grande guerre, innovant, homogène et pour tout dire génial. Le second, post-traumatique, au lendemain des tranchées, décousu, éclaté et parfois, il est vrai, séduit par les rêves conquérants d’une Italie relevée et volontaire. Futurisme ne rime pas forcément avec fascisme. L’art mussolinien fut avant tout le Novecento et son retour au classicisme antique, les futuristes étant bien trop turbulents pour se coller au pas romain.