Un truc en plumes

Nathalie Gontcharoff (1881-1962), Dame au chapeau – 1913 – Huile sur toile – 90 x 66 cm – Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris

La Dame au chapeau est une des œuvres phares du cubo-futurisme. L’Art avec un grand A – et surtout l’Art obsédé de modernisme – aime manier le jargon, valeur sûre de l’étiquette. Ce qui n’empêche pas ce tableau, malgré sa coquetterie, d’être une sorte de synthèse picturale, une combinaison de courants artistiques. Il résume à lui seul ce qui se fait de plus « avancé » dans la peinture occidentale de l’époque. Dans ce galimatias de plumes, de chiffres, de homard et de frisettes savamment agencés, apparaît dans les creux et les recoins un autoportrait.

Ici des yeux, là des boucles, plaqués à la cubiste sous des angles divers. La palette est chaude – une gamme blonde et brune entrelacée de rose. Un frou-frou de music-hall lui donne une illusion de fougue et d’impatience que l’artiste a emprunté au futurisme italien. La musique flotte, abstraite et poétique, suivant les canons de l’orphisme d’Apollinaire. Les lignes, faisceaux tirés du néant, font la jonction de ces influences pour accoucher du rayonnisme – que Gontcharoff et son époux, Michel Larionov, contribuent à mettre au point, le regard rivé à l’Ouest. Mondanités au balcon supérieur, effervescence urbaine et parures théâtrales, Gontcharoff se représente dans son assurance d’artiste libérée du carcan, pavoisant son avant-garde dans le spectacle (chic) de rue, le happening avant l’heure, la performance, devant un public moscovite épris de culture et de nouveauté. Voilà pour la pose, le bricolage artistique.

Pour le reste, les choses sont d’un autre genre. Les constructions trop forcées, trop réfléchies, contraignent son inspiration. Cette artiste n’a jamais été plus à l’aise qu’en s’éloignant des virtuosités de style. C’est en creusant le terreau de ses propres racines qu’elle parvient à exhumer le cœur de l’éternelle âme slave – pépinière d’images, de thèmes et de couleurs éclatantes. Natalia Sergueïevna Gontcharova retourne à la source et s’immerge dans la tradition populaire de ses ancêtres. Enfin ! de ses ancêtres, oui et non, cette arrière-petite-nièce de Pouchkine puise dans un folklore populaire qui, bien que familier, demeure indissociable d’un milieu qui n’est pas le sien. Elle simplifie sa manière, exalte le pittoresque, abrège la perspective et se met soudain à raconter des histoires de paysans. Fabrication d’un néo-primitivisme russe sur les plans d’autres artistes comme Gauguin, Matisse ou Picasso. Plongée aux sources vivifiantes de l’icône orthodoxe et du loubok, estampe traditionnelle gravée sur bois, accrochée aux murs des isbas et des auberges.

Figure de l’avant-garde russe, Gontcharoff fait sa carrière en France à partir de 1914 et s’établit définitivement à Paris tout en déclarant, paradoxale (et bien ingrate) : « J’essuie mes pieds poussiéreux pour quitter l’Occident car sa portée vulgaire m’apparaît insignifiante et triviale. Mes pas me mèneront à la source de tous les arts : l’Orient ».  Contrée vaste et floue pour le Paris de cette époque dont les mystères fascinent les Occidentaux et ouvrent, par la même occasion, des perspectives de création profitables pour une Gontcharoff qui sait tirer partie des modes (et qui se fera naturaliser Française sans états d’âme). Elle participera aux Ballets russes de Diaghilev, concevra décors et costumes, créera tissus et papiers peints, illustrera de nombreux ouvrages et collaborera à tout ce qui est en vue. Une artiste éclectique, imprégnée de couleurs, un tantinet artificielle, mais qui trouvera dans la tradition le moyen le plus sûr d’aboutir à la modernité.

Exposition « NATALIA GONTCHAROVA : UNE FEMME DE L’AVANT-GARDE AVEC GAUGUIN, MATISSE ET PICASSO » du 28 septembre 2019 au 12 janvier 2020 au Palazzo Strozzi à Florence.