La Madone des tropiques

Paul Gauguin (1848-1903), Ia Orana Maria – 1891 – Huile sur toile – 113,7 x 87,6 cm – The Metropolitan Museum of Art, New-York

Cette grande toile de Gauguin, première d’une série inspirée des coutumes polynésiennes, est une adaptation de Vierge à l’Enfant. Insérée dans la végétation locale, dotée des plus belles couleurs de la création, Marie se tient debout, en paréo, l’Enfant Jésus à cheval sur son épaule à la manière tahitienne. Fleurs de tiaré, arbres à pain et hibiscus s’entremêlent sur fond de montagnes aux ombres changeantes. L’archange Gabriel salue la Vierge dans la langue vernaculaire : « Ia Orana Maria…», enveloppé d’ailes bicolores et suspendu à quelques centimètres du sol comme greffé à un arbuste en fleurs. Deux orantes aux seins nus accueillent le Sauveur et Sa mère, tous deux auréolés, tandis qu’au premier plan, des offrandes de fruits exotiques sont disposées sur un autel de fortune.

Tahiti est aux yeux de Gauguin le paradis perdu et retrouvé, le refuge, le havre de paix, si tant est que le peintre soit décidé à trouver cette paix, lui, déjà brûlé d’alcool et rongé de syphilis. S’il fuit la civilisation européenne, il l’apporte avec lui sans en être conscient et s’y confronte sur place sous la forme d’une société coloniale aux travers plus vifs encore qu’en métropole. Gauguin cherche une existence plus simple au bout du monde. Il veut se libérer de l’emprise occidentale, d’une Europe bouffie d’arrogance et de certitudes qui prive l’homme, selon lui, de sa part authentique et vitale : l’expression directe de ses sentiments, la manifestation brute de son cœur à la pureté, au fond, intacte.

L’attrait de l’exotisme trouve aussi chez lui ses racines dans la petite enfance. Né d’un père républicain exilé en Amérique du Sud et d’une mère qu’on dit descendre d’un vice-roi du Pérou, Gauguin est élevé à Lima avant d’être envoyé en France pour y poursuivre ses études. Adulte, il éprouve la nécessité de s’en échapper, de retourner au ventre chaud des origines, laissant derrière lui un parcours convenu, des contraintes, un métier de subsistance – agent de change – qui le paralyse et le relègue dans la catégorie honteuse des peintres du dimanche. Car Gauguin connaît sa valeur, il l’écrit dans une lettre: « Je suis un grand artiste et je le sais. » Asphyxié par une existence qui l’oblige et l’éteint, il décide de tout abandonner, famille, patrie, responsabilités et convenances, pour se consacrer corps et âme à la peinture.

Dans cette œuvre, Gauguin syncrétise deux cultures. La part chrétienne, éloquente, est pourtant chez lui assez faible bien qu’elle apparaisse çà et là sur quelques toiles antérieures, notamment lors de séjours dans le terroir breton et très catholique de Pont-Aven. Il utilise ici la portée universelle de la Vierge à l’Enfant, maternité touchante et compréhensible par tous. Athée convaincu, il ne reconnaît pourtant pas l’enfant comme le Dieu incarné, sa couleur verdâtre et corruptible le renvoyant à une humanité sans salut possible.

L’autre part est locale, inscrite dans la palette et l’indolence polynésiennes, le fameux fiu, mélange de langueur, de lassitude et de détachement qui imprègne toute une population et dans lequel Gauguin se reconnaît. Il tire de la flore luxuriante les couleurs les plus chamarrées qu’il assourdit dans des harmonies subtiles, comme un voile mélancolique posé sur la crudité des choses. Pour la composition, il reprend quasiment ligne pour ligne la photographie d’un bas-relief de temple javanais. L’ensemble est très décoratif, solide, dénué de mièvrerie et la dimension spirituelle, que le peintre explore à la fois en ethnographe et en voyeur, plonge ce tableau dans une atmosphère indéfinissable. Son exotisme, construit sur de grandes masses équilibrées de couleurs, est une fusion de ce qui, en art, l’a profondément influencé : l’estampe japonaise et l’artisanat populaire breton. Dans son puissant chromatisme et la schématisation un peu râblée de ses figures intemporelles – qu’on appellera primitivisme – perce une quête des fondements, un besoin de retourner à l’essentiel, qui lui feront aussi s’essayer à la céramique et à la sculpture sur bois à la manière autochtone, de ces peuples encore « vierges » qu’il admire, à l’écart des sauvages venus d’Occident.

Gauguin, arrivé sur le tard dans le cercle des peintres, est un artiste décisif dans la peinture moderne, un précurseur, un ouvreur de voie, un faiseur de trace. Les Nabis lui emprunteront ses agencements de couleurs, les Fauves les exploiteront jusqu’à l’ultime saturation tandis que les symbolistes et les expressionnistes, opposés dans leur vision de l’art et du monde, trouveront en lui une source commune dans laquelle puiser, pour les uns l’expression de l’invisible, pour les autres le masque inquiétant d’une certaine réalité.