Vengeance

Artemisia Gentileschi (1593-1653), Judith décapitant Holopherne – 1611-12 – Huile sur toile – 158,8 x 125,5 cm – Museo Nazionale di Capodimonte, Naples

Les beaux-arts sont, d’après la définition consacrée, « l’expression sensible du beau ». La peinture ne saurait pourtant se limiter à un rôle décoratif, la preuve par cet égorgement. Affirmation d’une personnalité, celle de l’artiste, elle est aussi le témoignage collectif d’une époque. Elle capte ce qui l’entoure, recueille les symptômes du temps. Elle révèle et instruit, interprète une réalité, la justifie ou la dénonce, parfois l’ignore. La peinture englobe tout, manifestant le monde dans la complexité de son histoire, de sa sociologie, de ses mœurs et de son état spirituel. En cela, la peinture n’a pas de limites.

La décapitation d’Holopherne est un thème biblique couramment exploité dans les arts depuis la Renaissance. L’histoire est tirée de l’Ancien Testament, des vicissitudes du peuple juif confronté aux tyrans et aux envahisseurs. Holopherne est un général au service du roi de Babylone et Judith, une fille d’Israël, résistante, activiste, voulant venger son peuple persécuté par les troupes d’occupation. C’est ainsi qu’un soir, elle fait boire Holopherne jusqu’à ce qu’il tombe dans un coma éthylique. Aidée de sa servante, elle se rue sur lui et lui tranche la tête qu’elle emporte dans un panier. L’outrage à sa famille et à son peuple est ainsi réparé.

Cette scène d’une rare violence se complaît dans la description formelle d’un meurtre. On y sent l’énergie déployée par les protagonistes, les unes pour accomplir leur funeste besogne, l’autre pour y survivre. Les détails abondent : dégoulinades de sang sur les draps, victime aux yeux révulsés, tension musculaire, froide détermination sur le visage des tueuses. Et la nuit noire, comme un secret, enveloppe leur crime. Les deux femmes triomphent, l’homme puissant est défait, la vengeance accomplie.

Artemisia Gentileschi, par l’intermédiaire de cette scène biblique, relate un traumatisme personnel. Elle reproduit, en inversant les rôles, l’agression dont elle fut elle-même victime. Holopherne est dépeint sous les traits de son agresseur tandis qu’elle se met dans la peau de Judith. Holopherne se débat dans une posture identique à celle qu’elle avait lorsqu’elle s’est fait violer. Cette œuvre est l’expression qui compense sa fureur étouffée, sa douleur et son humiliation. Artemisia peint ce tableau en 1611, l’année où son violeur doit en répondre au tribunal. Elle en peint deux versions.

Le procès fait grand bruit. Le violeur n’est autre qu’Agostino Tassi, un artiste en vue de l’époque. Lui et le père d’Artemisia, le peintre florentin Orazio Gentileschi, collaborent sur un chantier dans la résidence papale du Quirinal. Quand le viol est découvert, Tassi, au pied du mur, refuse d’épouser la jeune femme, au mépris des usages en vigueur. Orazio, le père outragé, lui intente donc un procès. Tassi, qui a déjà été condamné aux galères pour plusieurs agressions sexuelles, est emprisonné et contraint (temporairement) à l’exil.

Si la célébrité d’Artemisia Gentileschi tient encore de nos jours à cette histoire sordide, elle n’en laisse pas moins sa trace dans la peinture italienne. Appréciée des Médicis, elle travaille pour eux à Florence, mais aussi à Rome et à Naples. Influencée par son père et par l’immense portée du Caravage, elle fixe sa propre patte : un naturalisme franc avec des personnages grandeur nature, énergiques et massifs, émergeant de clairs-obscurs, aux raccourcis parfois maladroits. Artemisia Gentileschi a contribué de façon décisive à l’évolution d’un rameau de la peinture baroque, le caravagisme napolitain. Une manière tranchée, mouvementée, un art sorti des ténèbres, rouge de passion et de sang sous les ombres, mais désespérément glacial.

Exposition « ARTEMISIA » du 4 avril au 26 juillet 2020 à la National Gallery de Londres.