Le passeur à tête de chien

Saint Christophe Cynocéphale, icône cappadocienne – XVIIe s. – Tempera sur bois – 67 x 35 cm – Musée Byzantin, Athènes

Cette icône post-byzantine est une curiosité dans la tradition orthodoxe. Quand un saint affiche une tête de chien, on s’interroge. Même auréolé, il met à mal le dogme de l’Incarnation, mais aussi la vénération des icônes telle que définie par les premiers conciles. Si ce saint Christophe Cynocéphale (à « tête de chien ») possède une valeur artistique, sa qualité théologique est plus discutable. De facture populaire sous son arcade torsadée et son décor floral, mal dégrossie mais d’une sincérité désarmante, cette icône dépeint davantage un dieu égyptien (Anubis) qu’un saint martyr des premiers temps du christianisme.

On trouve la trace de saint Christophe au IIIe siècle, en Lycie, dans le sud de l’Anatolie. Avant son baptême, ce mercenaire de l’armée impériale s’appelait Reprobus. Une  de ses nombreuses hagiographies rapporte qu’il se mit au service du souverain le plus puissant du monde, mais qu’il le quitta en découvrant qu’il craignait les démons. Il se précipita alors au service du diable. Constatant que le diable à son tour tremblait à la vue d’une croix au carrefour des chemins, il le quitta aussitôt, dépité. Il rencontra par la suite un ermite chrétien qui lui révéla que le Christ était autrement plus puissant que tous les diables et rois de la terre réunis. L’ascète l’invita à mettre sa carrure athlétique au service du Bien en aidant les gens humbles à traverser la rivière à pied. Une manière bien utile de servir le Roi des rois.

Un jour qu’il portait un enfant aidé de son bâton, l’enfant pesa si lourd « qu’il lui sembla porter le monde ». Cet enfant lui avoua être le Christ en personne et l’exhorta à planter son bâton en terre pour qu’il y vit un signe. Le bâton fut planté, germa et se chargea de dattes. Convaincu, Reprobus se fit baptiser sous le nom de Christophe (en grec « porteur du Christ »). Il passa le reste de sa vie à prêcher et finit atrocement mutilé sous le règne de l’empereur Dèce.

Le trait commun avec Anubis est saillant : un dieu à tête de canidé noir qui passe les âmes d’une rive à l’autre. Mais cette analogie ne suffit pas à expliquer pourquoi le saint Christophe chrétien arbore lui aussi une tête de chien.

Deux millénaires ont livré maints récits à son sujet, les versions se croisant les unes avec les autres, chacune donnant « de source sûre » la clé de l’histoire. Une tradition rapporte que saint Christophe était si beau et plaisait tellement aux femmes qu’il aurait supplié Dieu de le gratifier d’une tête de monstre afin d’éloigner les tentations. Une autre raconte qu’il était au contraire d’une laideur repoussante. Une autre encore précise qu’il venait d’une tribu anthropophage. Au Ve siècle, à Byzance, on admettait que ce saint était issu d’une ethnie barbare, qu’il s’exprimait de ce fait en borborygmes et qu’il fallait donc le représenter avec une tête de chien en souvenir de ses origines primitives et de sa difformité.

Le chien, dans la Bible, était un animal impur. Quelques-uns de ces faciès poilus apparaissent sur des manuscrits arméniens et occidentaux, en particulier sur des enluminures de la Pentecôte où les monstres se convertissent sous l’effusion de l’Esprit Saint. Ces créatures hybrides, sauvages et cannibales étaient les descendantes de Caïn tombées dans la bestialité. La tête de chien est ainsi devenue l’effigie de l’étranger, celui qui vit aux marges du monde. Tribus des confins que les apôtres en mission visitèrent, abominables barbares exclus du genre humain, métèques ténébreux charriant fantasmes et terreurs archaïques. Reprobus-Christophe en était.

L’icône cynocéphale, contradictoire et absurde au regard théologique, fut définitivement bannie au XVIIIe siècle par le patriarcat de Moscou. Quoi de plus sacrilège en effet qu’un chrétien vénérant une bête ? L’Occident se plut à le réintégrer dans son humanité, un Enfant Jésus sur l’épaule. Peut-être même y alla-t-on un peu fort dans la figure douceâtre du saint patron des voyageurs. Il orne désormais les porte-clés des automobilistes ou brimbale à leur rétroviseur. Accessoire kitsch, grigri sentimental, sa mièvrerie nous fait regretter la mouture virile des icônes orientales, celles qui, sans complexe, allaient combattre le Malin, osant les têtes de monstre et les guerriers en armes.