Figure fétiche

Amedeo Modigliani (1884-1920), Le garçon – 1919 – Huile sur toile – 93 x 60 cm – Indianapolis Museum of Art, Newfields

On pourrait s’étonner que Modigliani soit l’un des peintres les plus populaires du panthéon artistique. S’étonner, parce que l’austérité d’une telle œuvre, son aspect rudimentaire et primitif effarouche d’ordinaire le grand public. Les relais du marché y sont pour quelque chose : plus la cote d’un nom grimpe, plus le goût général s’y conforme.

Modigliani s’insère en toute logique parmi les défricheurs, de ces artistes curieux et désinhibés qui firent naître l’art moderne. S’il passe par les Beaux-Arts de Florence et de Venise, son originalité éclot dans le Paris bohème de la Belle Époque. Les expérimentations picturales vont bon train, cherchant une révélation dans l’éclatement cubiste et l’esthétique tribale venue des colonies. Modigliani, comme pressé par le temps, peint vite et sans retouches, avide de fixer la ligne absolue. Déjà miné par une santé précaire, ses plongées dans la création sont amplifiées par l’alcool et la drogue. Lorsqu’il peint ce portrait, il est parvenu au terme de sa vie, dévoré par une méningite tuberculeuse.

C’est dans le Sud de la France, fuyant l’air vicié de la capitale, qu’il exécute une série de portraits de jeunes ouvriers. Ce garçon anonyme récapitule à lui seul la manière si caractéristique du peintre. Ses yeux en amande sans iris et sans pupille sont creusés dans un visage à l’ovale effilé. L’intériorité du personnage irradie en dépit de son regard opaque. Sa posture décontractée – un coude sur la table, la main retenant la tête – n’empêche pas une certaine majesté dans le maintien. La chemise de travail, rugueuse, se cale au décor, spartiate. La palette sobre, faite de rouille et d’étain, permet de renforcer la sécheresse de la ligne et d’en démultiplier la force. La formule fonctionne : le personnage, d’un semblant hiératique, respire et dégage un souffle profond de vie.

Modigliani trouve son inspiration dans la statuaire grecque de la période archaïque, des kouroï aux yeux fins et au sourire énigmatique. Il s’entiche aussi de la sculpture africaine qui, à l’époque, commence à troubler les artistes d’avant-garde. La puissance rythmique et élégante des masques Baoulé produits en Côte d’Ivoire reste une source inépuisable d’inspiration qu’il traduit sur la toile comme dans la pierre.

Avec une grande économie de moyens, il transmute l’ancien en nouveau. Il reprend, comme nombre d’artistes de sa génération, le traitement géométrique de Cézanne mais n’en oublie pas pour autant la tradition. Les Primitifs siennois apparaissent dans ses reflets plombés sous l’empreinte d’un verdaccio – sous-couche verdâtre modulant à peine les volumes – et par un jeu constant d’oppositions de chauds et de froids. Modigliani est aussi très marqué par les figures distendues du courant maniériste de la Renaissance tardive. L’icône byzantine et russe affleure également dans ses portraits figés, empruntant aux impassibles saints leur corps de gloire (symbolisé par l’auréole) qu’il traduit sensiblement ici par une aura gris pâle, pellicule phosphorescente animant les contours.

Dans la continuité et la fidélité à la mémoire, dans la nécessaire métamorphose, l’artiste résume d’un trait définitif la courbe du temps. Derrière la matière, il perpétue le silence pérenne de la condition humaine, condition qu’il sait fragile par expérience. Modigliani met au jour l’humanité dans sa vérité intime. Une humanité qui préserve encore, tel un mystère sacré, sa part invisible et immortelle.