Les petits frères

Maurice Boutet de Monvel (1850-1913), Bernard et Roger à Bourré – 1883 – Huile sur toile – 81,5 x 131,4 cm – Musée d’Orsay, Paris

Difficile de faire plus clair et dépouillé que ce double portrait en pied. Pas de sous-entendu ni de message subliminal, il pourrait même passer pour une œuvre naïve. Le peintre applique franchement ses deux personnages, parallèles et délimités, au centre d’une composition à l’équerre montée sur deux verticales (les enfants) et deux horizontales (la prairie et le ciel). Un petit fouillis de transition s’insère entre les deux avec des arbres discrets et des collines de craie sableuse. Le décor est planté sans ostentation. De ce paysage à champignonnières est extrait le tuffeau, la pierre de taille qui servit autrefois à bâtir les châteaux de la Loire.

La scène se situe précisément dans le Loir-et-Cher, à Bourré, au château de Vineuil où la famille Boutet de Monvel passe ses vacances. Le peintre y fait poser ses deux fils au milieu d’un pré. La mise en place est contrainte, la posture artificielle. On devine que le peintre a dérangé les bambins dans leurs cavalcades et qu’il peine à les retenir. Leur corps n’attend qu’un signe pour bondir et retourner à leurs jeux. Roger, l’aîné, quatre ans, tient derrière lui une tige à bout feuillu dont il se sert peut-être pour agacer les mollets de Bernard, son cadet de deux ans. Ce dernier deviendra peintre comme son père et se spécialisera dans l’illustration et le portrait mondains.

Les deux enfants sont vêtus de l’incontournable costume marin, mais le béret à pompon leur a été épargné. On risque peu, à la campagne, de passer par-dessus bord, la balise rouge est donc inutile. La mode est d’affubler les enfants, où qu’ils se trouvent, d’un uniforme de moussaillon. Des années 1850 à 1930, plusieurs générations de garçons ont subi cet accoutrement. Les filles avaient aussi leur variante, plus enrubannée. Cette étrange manie venait d’Angleterre. On vit pour la première fois, en 1846, le futur Édouard VII âgé de cinq ans porter ce costume lors d’une croisière sur le yacht de sa mère, la reine Victoria. On avait jugé adorable de l’affubler de l’uniforme des matelots du bord. Cette fantaisie so british se diffusa dans le monde occidental pour être finalement supplantée, dans les années 30, par les culottes de golf et le pull-over (Tintin).

Ce type de portrait d’enfants fit la réputation de Maurice Boutet de Monvel. Issu d’une formation académique, il commença pourtant sa carrière en peignant des scènes religieuses à la « manière espagnole », noircies de bitume et chargées de mines funèbres. La découverte de l’Algérie métamorphosa sa palette, le filtre de la lumière allégea ses compositions. Il sélectionna drastiquement les éléments à conserver, privilégia le strict nécessaire. L’affinement du tableau devint pour lui un but en soi : « exprimer beaucoup avec le mince contour au crayon », leitmotiv lui permettant une clarté linéaire sans charge superflue. Cette sobriété érigée en vertu le poursuivit dans la décoration de la basilique de Domrémy. Un cycle de Jeanne d’Arc, inachevé, témoigne de ce processus de purification graphique.

Maurice Boutet de Monvel, en bon royaliste, goûtait peu l’opulence et les flonflons de la nouvelle République. Et comme la République déteste ce qui n’est pas elle, elle le lui rendit bien. Une de ses œuvres parodiant la Commune, Apothéose ou Le Triomphe de la canaille, bonasse mais politiquement douteuse, fut censurée. Il suffit de peu, chez les fanatiques, pour qu’un art presque inoffensif devienne redoutable et transforme un paisible père de famille en chantre de la subversion. Ce peintre fut de cette race d’artiste, un peu déroutant, moral et linéaire, qui réussit à bousculer malgré lui l’ordre citoyen des choses.