Extravagance murale

Giulio Romano (1499-1546), Chute des Titans – 1525-35 – Fresque – Salle des Géants, Palais du Te, Mantoue

Dans la ville de Mantoue, au nord de l’Italie, existe un palais qui n’est pas comme les autres. Bâti au XVIe siècle par l’architecte et peintre Giulio Romano, cette résidence, qu’il signe comme son chef-d’œuvre, est un joyau de la dernière période de l’art de cour de la Renaissance. Le palais du Te, ainsi nommé parce que construit sur un îlot du même nom, est une curiosité, un spécimen maniériste, commandé par le duc de Mantoue Frédéric II de Gonzague.

L’ouvrage nécessita dix ans de travaux. Giulio Romano, concepteur et maître d’œuvre de cet ambitieux chantier, s’entoura des meilleurs artistes et artisans. La structure, sur la base d’un plan de villa romaine, s’agrémenta d’irrégularités volontaires. Plantés de vignes et de citronniers, les jardins recelaient à l’époque de statues antiques achetées à des mercenaires trafiquants qui s’étaient servis lors du sac de Rome, aux côtés des troupes de Charles Quint, souverain d’une grande partie de l’Europe. La décoration intérieure est un sommet du genre. Des fresques étranges emplissent l’espace à ras bord de formes tarabiscotées, traversées dans les creux d’ombres inquiétantes.

La pièce la plus célèbre du palais est la salle dite des Géants. Du sol au plafond, des titans en action surgissent d’un cataclysme, prêts à nous écraser dans leur chute. L’homme qui entre dans la pièce est plongé dans le chaos. Géants en panique, colonnes qui se brisent, architraves qui s’écroulent… l’effondrement général du monde nous engloutit dans un trompe-l’œil monumental de perspective et de couleurs. Le corps et l’esprit sont happés par le drame, les éboulis se fracassent sur les titans, et virtuellement sur nous. Le sol est parsemé de débris illusionnistes, petits morceaux de décombres mis sur la tranche. Autrefois trônait encore une cheminée dans la salle ; la lueur des flammes et des torches jetait des ombres mouvantes sur les murs saturés. Les visiteurs en titubaient, ébahis.

Par sa dramaturgie, la salle des Géants était vouée à ébranler les hôtes. Elle suscitait, d’abord la stupéfaction, ensuite l’émerveillement. Le duc de Mantoue, maître des lieux, l’envisageait aussi comme un message politique aux invités, seigneurs et intrigants des cours princières alentour. Le répertoire iconographique reprend le mythe des Géants développé dans les Métamorphoses d’Ovide et la Théogonie d’Hésiode, littérature classique chère à la culture humaniste de la Renaissance. Dans la mythologie grecque et latine, les Titans avaient osé mener une offensive contre l’Olympe, séjour des dieux, affront promptement anéanti par la foudre de celui qui les dominait tous, Jupiter. Frédéric II de Gonzague signifiait par là son indéfectible soutien à l’empereur Charles Quint et prévenait que s’il venait un mouvement d’humeur à quelque principauté voisine, un geste d’insoumission par exemple, le Jupiter terrestre la châtierait incontinent. C’est du moins l’hypothèse avancée par certains historiens : cette salle des Géants serait une poussée de zèle et de flagornerie envers un souverain absolu qui nourrissait grassement les intérêts de son potentat local.

Le vertige que donne l’énormité et le désordre de la scène ne s’estompe pas avec le temps. Tout est si enchevêtré dans l’illusion optique qu’il est difficile de distinguer qui, des matériaux ou des volumes, est réalité ou mirage. Pour avoir arpenté ce palais par un matin pluvieux de novembre, seule ou presque (nous étions deux), la sensation que provoque cette salle relève de l’hallucination. En sortant, nous dûmes nous asseoir sur un banc, groggy, pour digérer ce que nous venions de voir. Cette manière débridée, grandiloquente, et pour tout dire excessive, nous avait terrassés. Ce qu’on appelle le maniérisme offrait ici sa plus puissante expression.

Ce courant, né en pleine Renaissance, ne supportait plus la rectitude des proportions et la beauté raisonnée. Il cherchait, par réaction, à susciter des émotions nouvelles, des émotions fortes, en transformant l’équilibre et l’harmonie des lignes et des couleurs en des compositions hybrides poussées parfois jusqu’à l’absurde. Une splendeur factice en émergeait alors, traitée dans tous ses détails, même les plus monstrueux. Giulio Romano, « élève préféré de Raphaël », rompit le pacte de la Renaissance classique et transgressa ses exigences en osant dés-imiter la nature, lui inventant de nouvelles lois. En cela, il fit scandale et outrepassa l’enseignement de son maître. En cela aussi, il paracheva un style complexe et fascinant, une formidable transition vers l’art baroque qui, malgré un sens aigu de l’exagération, ne sut rivaliser avec lui.

Chers et fidèles lecteurs, Coup d’Œil se met en pause estivale jusqu’au 24 août… Bon été et à bientôt !