La voie de la transparence

Hashimoto Kansetsu (1883-1945), Visite à un ermite – 1930 – Encre sur soie – 222,1 x 175,4 cm – Musée d’art Adachi, Yazugi

Il existe au Japon des ermites contemporains, les Hikikomoris, qui peuvent rester reclus dans leur chambre durant plusieurs années. Ils vivent devant leur ordinateur, jouent et bavardent en ligne, dorment beaucoup et s’alimentent grâce au ravitaillement familial extra-muros. Ce phénomène touche surtout les hommes jeunes. C’est une pathologie, une phobie sociale qui n’a rien à voir avec l’isolement volontaire des moines traditionnels. L’authentique ascète japonais, que l’on distingue ici dilué dans son environnement, est un solitaire, mais un solitaire zen, sans peur du monde. Il est si avancé dans sa pratique qu’il en devient transparent. Nombre d’anecdotes circulent sur ces vénérables sages rendus invisibles car libérés de la chair. Le Hikikomori, lui, y serait plutôt enfermé.

Le bouddhisme au Japon est un bouddhisme importé de Chine qui s’est très vite fondu dans les cultes shinto, mythologie autochtone fondée sur la sacralité de la nature. Les moines se retiraient dans la forêt ou la montagne, dormaient sur un tapis de mousse au creux des arbres et menaient, impassibles, leurs exercices de purification. La civilisation et l’esthétique chinoises ont profondément nourri la culture japonaise.

L’art de Kansetsu s’en est donc approprié les grands thèmes : paysages avec rochers, arbres, nuages et eau – éléments indispensables de la composition classique chinoise. Cet artiste est le représentant le plus illustre du nihonga, mouvement artistique originaire de Kyoto qui, après avoir assimilé les caractéristiques de l’art chinois, en a révisé les détails par des ajouts de son cru. Cette fusion a donné un style de peinture gracieux et élégant, aux lignes pleines et déliées tout en finesse et en légèreté. Kansetsu dirige ce trait avec vigilance, se perfectionnant jusqu’à l’ultime délicatesse dans la peinture animalière dont il a l’intuition et la parfaite maîtrise.

L’œuvre présentée ici est peinte sur soie, la plus noble matière dans l’art du nihonga. La fibre est choisie et travaillée avec soin. D’abord trempée dans de la pâte de riz ou dans un bain de cire végétale, elle se rigidifie pour devenir le support à peindre. Les contours des motifs sont ensuite tracés à l’encre, comme ici pour les arbres, la ciselure des détails étant amincie jusqu’à l’effacement. L’intérieur du dessin est teinté, comme le pèlerin et son cheval aux couleurs vives, soulignant leur densité physique opposée à la transparence de l’ascète. Les pigments sont liés à de la colle de riz et fixées à la gélatine de poisson, fluide et translucide. Le rose orangé du fond est pénétré d’une lumière douce qui ouvre et éclaire les espaces vides sans perspective. Ce rose chaud est issu du corail récolté sous la mer tandis que les rouges vermillon sont obtenus à partir du cinabre, un minéral composé de sulfure de mercure. La malachite donne les verts, que l’on utilisait déjà dans l’Antiquité, réduite en poudre pour en faire du khôl ou du pigment pour les fresques. Les couleurs principales sont ensuite nuancées, refroidies ou réchauffées par des combinaisons graduelles. Des blancs opalins, lunaires, diaphanes, irisés ou diaprés tempèrent et enrichissent les couleurs plus franches. Ils sont fabriqués en broyant des coquillages, clams et huîtres pour l’essentiel.

La manière du maître se perpétue encore au Japon, le nihonga attire toujours de nombreux adeptes qui suivent les mêmes principes et les mêmes étapes, y incluant au fil du temps des innovations, des audaces, parfois des imprudences. Aujourd’hui s’impose une touche plus saccadée, moins limpide. Le contact avec la peinture occidentale lui a donné du corps. Comme le nihonga avait influencé les peintres européens à la fin du XIXe siècle (japonisme), les Européens ont aussi inspiré le nihonga. Les nouveautés stylistiques et les matériaux modernes l’ont adapté au monde contemporain. Hiramatsu Reiji en est aujourd’hui la grande figure, hanté par Monet et ses nymphéas, et surnommé « l’impressionniste japonais ». L’évolution du style s’est vu contraint à la pesanteur ; il tend toujours à la clarté mais se raidit, s’alourdit et peut même devenir confus. Les puristes et les nostalgiques ne l’appellent d’ailleurs plus nihonga. Kansetsu avait atteint un tel degré de pureté et de transparence qu’il est désormais difficile d’aller plus loin.