Le tapis des souvenirs

Felice Casorati (1883-1963), Jeune fille sur un tapis rouge – 1912 – Huile sur toile – 101 x 109,5 cm – Musée des Beaux-Arts de Gand

Casorati est un jeteur de charmes. Ses œuvres nous appâtent et nous retiennent. Pourtant, quoi de plus ordinaire qu’une scène d’intérieur et une jeune fille songeuse ? Accoudée sur un coussin, Ada Trentini, la fille d’un ami peintre, caresse nonchalamment un petit chien couché en boule. Sur une vue plongeante, la silhouette gracile trace une diagonale qui divise le tableau en deux : devant, un bric-à-brac de fille ; derrière, un espace vide baigné de lumière. Une palette de bleus, de violets et de rouges – trois couleurs qui, habilement disposées ensemble, deviennent magnétiques – ajoute à la suavité de l’instant.

Le tableau est construit avec une rigueur scientifique. Casorati a de l’hérédité : ce Piémontais est issu d’une famille de mathématiciens et de savants, atavisme qui conditionne son regard sur les choses. Doté d’un grand sens de l’ordre et d’un goût pour les motifs intelligibles, il ne rechigne toutefois pas à laisser flotter une certaine indolence, à imposer un climat. Son modèle est une photographie qu’il réajuste à sa guise en s’alignant toujours sur les principes et la rigueur de la géométrie. Il s’offre même une perspective cavalière (sans point de fuite, la taille des objets restant la même où qu’ils se trouvent) attirant ainsi notre attention sur l’intériorité du personnage. Le monde extérieur est induit par une lumière étale qui dessine en arrière-plan et à contre-jour les carreaux d’une fenêtre sur l’espace du tapis.

À quoi pense la jeune Ada ? Casorati nous fournit des indices : boîtes à secrets, images, vieille poupée aux vêtements perdus sont des vestiges de l’enfance. Ada prend conscience qu’elle n’est plus une petite fille. La lucidité sur son état transitoire, la puberté, est figée dans un silence de douce mélancolie. Troublée, perplexe, peut-être nostalgique ou légèrement inquiète sur sa condition de future adulte. Mais l’adolescente s’enveloppe de mystère et ne laisse rien paraître. Elle est toute en retenue car c’est une jeune fille bien élevée. Seul le peintre a le pouvoir d’interpréter deux réalités contradictoires : la sienne et celle de son modèle. Les émotions d’Ada et sa logique d’artiste. La sensibilité d’une adolescente et l’exactitude d’un technicien. Le flottement « hors du monde » s’harmonise au contrôle strict de la réalité.

Ce n’est donc pas un hasard si l’art de Casorati est qualifié de « réalisme magique ». Il puise son inspiration chez les symbolistes français comme Puvis de Chavannes et chez les préraphaélites anglais comme Millais ou Rossetti. Mais le courant de la Sécession viennoise le guide plus que tout et le style de son illustre représentant, Klimt, le subjugue. On retrouve d’ailleurs ici une forte empreinte de l’Autrichien dans la couleur rythmique, foisonnante et dans la langueur du personnage. Casorati suit son temps et se frotte aussi, pendant la Grande Guerre, au cubisme et au futurisme dont il tire à l’occasion les meilleures formules. Il fait sienne la Pittura metafisica, détachée du monde physique mais toujours attachée à la représentation du visible. Un paradoxe que cet artiste classique assume comme une méthode et une signature. C’est cette originalité, toujours discrète et mesurée, qui fait de lui un peintre reconnu de la figuration européenne du XXe siècle. Un peintre distingué, hélas trop ignoré en dehors de l’Italie.