Dans l’alcôve

Léonard Foujita (1886-1968), Nu couché à la toile de Jouy – 1922 – Encre, fusain et huile sur toile – 139 x 195 cm – Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

Cette beauté plantureuse, couchée sous une cantonnière à volants, est l’un des premiers nus de Foujita peints sur modèle vivant. Kiki de Montparnasse, chanteuse et gérante de cabaret, pose pour lui lorsqu’elle ne partage pas son lit. Sa charpente de solide Bourguignonne est revisitée en porcelaine japonaise. Son corps diaphane au modelé délicat, cerné par une fine ligne noire, occupe ton sur ton un lit défait. Une garniture de toile de Jouy lui sert de cadre, décrivant les amours de Mars et de Vénus. Cette scène de boudoir récapitule à elle seule un genre artistique à part entière : le nu. Le peintre fait d’une académie un mixte, le résumé très esquissé des nus célèbres de l’art européen : vénus du Titien, odalisques d’Ingres, Olympia de Manet.

Tsuguharu Fujita, fils de bonne famille au service de l’empereur du Japon, rêve depuis les Beaux-Arts de Tokyo de rallier la peinture occidentale. Le nu, par exemple, est totalement absent de la peinture japonaise en dehors des shunga érotiques, ces gravures qui circulent sous le manteau depuis l’époque d’Edo (vers 1600). En 1913, son père l’autorise enfin à s’établir à Paris où il se fond dans la bohème de Montparnasse pour mieux en assimiler la substance, devient un dandy mondain, un personnage composite fabriqué de toute pièce qui, tout comme ses œuvres, attire femmes et curieux.

Ce nu réduit à l’extrême la palette de Foujita dans une harmonie froide et statique. Les blancs émaillés, nacrés et opalescents miroitent sous le sépia de la toile de Jouy. Une fragilité s’en détache malgré l’imposante stature du modèle. Quelque chose d’impermanent est prompt à se briser en mille morceaux sous le regard français, grivois et rabelaisien par essence. Un charme maniéré, gentillet, oublié depuis les mignardises du XVIIIe. Foujita se répand tout en gardant une certaine retenue et une élégance de cour impériale qui donnent à ses galanteries une dimension plus poétique. Très technicien, son trait est méticuleux et il excelle dans les glacis et les fonds moirés qu’il travaille avec soin, jouant des transparences. Il y a de la calligraphie dans la finesse de sa ligne et dans sa monochromie ; un grand raffinement dans son univers évanescent aux teintes subtiles. Et de la mélancolie dans ses personnages. Qualifié avec condescendance de « peintre de femmes, de petites filles et de chats », Foujita a le goût de l’enfance et de la pureté, que le bourgeois, en s’empâtant, n’est plus capable de reconnaître.

Curieusement, cette culture européenne qu’il rêvait d’assimiler se reflète à peine dans son art. Lui qui souhaitait devenir un authentique peintre occidental « passait pour un peintre francisé aux yeux des Japonais et pour un pur Japonais vis-à-vis des Occidentaux ». Et ce n’est pas en se convertissant au catholicisme, en se faisant baptiser sous le nom de Léonard (comme Léonard de Vinci) qu’il devint plus européen. Tout au plus fit-il fleureter dans ses œuvres la minutie ornementale de l’Orient et le réalisme de l’Occident. Cette tentative de synthèse aboutira, selon les mauvaises langues, à un style « préraphaélite maniéré », un brin fadasse, une fusion étrange et décolorée de classicisme et de modernité. L’hérédité nippone réussit-elle à discipliner la grivoiserie franchouillarde ? Certes non, mais à l’envelopper sûrement d’un nuage de délicatesse.