Le maître

Léonard de Vinci (1452-1519), Saint Jean-Baptiste – entre 1513 et 1516 – Huile sur bois – 69 x 57 cm – Musée du Louvre, Paris

Ce Saint Jean-Baptiste de Léonard résume à lui seul la précarité de nos perceptions. Il y a vingt ans, son index levé – geste de prédicateur – ne prêtait pas à confusion. L’ascète haranguait les foules, prêchait, annonçait la venue du Messie et personne, ou presque, dans l’Europe du XXe siècle, n’y trouvait à redire. En ce premier quart de XXIe siècle, notre regard s’est tout à coup transformé. Grâce, ou plutôt à cause de l’histoire contemporaine, ce geste ne renvoie plus à la culture de la Renaissance mais à un ramassis d’assassins. Avec ce même doigt en l’air en signe d’allégeance à l’État islamique. Doigt fédérateur, le « tawhid » représente le chiffre « 1 » dans l’islam, « 1 » comme le Dieu unique que l’on prend à témoin pour conquérir le monde en décapitant les gens. La comparaison est triviale, mais le mal est fait. Le musulman fanatique se superpose désormais à l’annonciateur de l’Incarnation, fixé depuis toujours dans l’inconscient collectif du vieux continent, et décapité lui aussi, mais par d’autres.

On sait peu de choses sur cette œuvre de Léonard sinon qu’elle fut exécutée sur le tard et sur commande, à des fins de dévotion particulière. L’œuvre intégra ensuite la collection de François Ier. Ce qui est certain est que ce portrait en buste est lié à la ville de Florence, Jean-Baptiste en étant le saint patron. Mais le prophète de Léonard, comme du reste tous ses personnages en peinture, ne possède pas le trait net et la couleur franche, empreinte florentine habituelle. Il semble surgir de la nuit, à la lueur d’une chandelle, faisant monter la flamme dans son geste vers le ciel d’où viendra le gage du Salut. Il est vêtu comme un ermite, ici d’une peau de panthère sur les reins, à peine discernable dans les fondus de terres d’ombre et de noirs sur sa planche de noyer. Il tient de sa main gauche une fine croix de roseau, indistincte elle aussi, qui le surplombe d’une bonne coudée. Son sourire mystérieux – les sourires de Léonard ! – lui confère une beauté toute de profondeur et de sagesse. Sa semi-nudité et ses boucles qui tombent en cascade sur ses épaules réveillent des souvenirs de statuaire antique et païenne. L’idéal humain du maître de peinture est ici figuré : un mélange troublant d’androgynie, d’intelligence et de gestuelle délicate.

La palette est restreinte et ce tableau est l’un des plus vernis des collections du Louvre. La technique de Léonard consiste à appliquer de nombreux glacis  faiblement pigmentés les uns sur les autres, ce qui permet une grande transparence malgré la quasi-monochromie des bruns. Par cette méthode, le peintre réussit à « flouter » légèrement les contours des motifs, chaque couche offrant sa vibration particulière. Inventeur du sfumato (embrumé), Léonard crée des teintes atmosphériques, des reliefs vaporeux. Sa manière est unique et fera des émules. Au début de la Renaissance, la ligne florentine l’emporte sur la couleur mais lui, le Florentin dissident, sort des usages et s’aventure vers des inflexions nouvelles, éteignant sa couleur et émoussant son trait. On dit que cette manière inédite lui fit perdre sa crédibilité à Florence et qu’il dut aller vendre ses talents au Nord, chez les ducs de Milan, plus réceptifs aux innovations. Ce qui ne l’empêcha pas d’entrer au service du roi de France par la suite, qui l’installa en Touraine, où il finit ses jours.

Léonard est probablement le peintre le plus emblématique de la Renaissance italienne. Il incarne à lui seul le génie universel et l’idéal de l’artiste-savant pétri d’humanisme. Touche-à-tout, on lui reprocha souvent de ne jamais finir ce qu’il commençait. Peintre, architecte, ingénieur, sculpteur, écrivain, philosophe, les idées se bousculaient en lui. On lui doit non seulement de somptueuses œuvres d’art, mais des intuitions de roulement à billes, de pompe hydraulique, de scaphandre et même d’hélicoptère ! Dans l’esprit de la Renaissance, la création artistique et l’invention scientifique étaient complémentaires, l’une n’allant pas sans l’autre. Dans cette même veine, il incarna l’artiste libéré de son carcan d’artisan besogneux coincé dans sa corporation, dépassant le métier de peintre par son intelligence et son savoir, capable d’échanger des vues avec les sommités de son temps. Pour la petite histoire, on dit aussi qu’il fut très beau et très affable. Et pour la plus petite histoire encore, qu’il était végétarien. Il achetait, paraît-il, des oiseaux en cage à seule fin de les libérer…

« LÉONARD DE VINCI, RÉTROSPECTIVE » (uniquement sur réservation) du 24 octobre 2019 au 24 février 2010 au Musée du Louvre à Paris. – Nombreuses expositions tout au long de l’année 2019 dans le Val-de-Loire. – « VERROCCHIO, LE MAÎTRE DE LÉONARD »du 9 mars au 14 juillet 2019 au Palazzo Strozzi à Florence. – « LEONARDO DA VINCI, UNE VIE EN DESSIN » du 24 mai au 13 octobre 2019 à la Queen’s Gallery, Buckingham Palace à Londres.