Une idole au Vatican

 

Andy Warhol (1928-1987), Grande chaise électrique – 1967 – Encre et peinture acrylique, sérigraphie – 137 x 185 cm – Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris

Il y a quelques mois, une rumeur circulait dans la presse : une exposition consacrée à Andy Warhol se tiendrait en 2019 au Vatican, sur la place Saint-Pierre. Le grand public amateur de Pop art et les journalistes applaudirent aussitôt. Il est vrai que Warhol est un faiseur de miracles : Deux cent billets de 1 dollar atteignit, il y a quelques années, la coquette somme de 43,7 millions de dollars aux enchères. Si le « pape du Pop » n’est pas encore canonisé, cette exposition pourrait bien le consacrer « artiste chrétien de l’année ». Une aubaine pour le Saint-Siège de se rendre un peu plus fun auprès d’un large public éloigné de l’Église.

L’exposition, évidemment, évitera les portraits de Mao et les Punching-bags Jésus réalisés de concert avec son fils spirituel, le très ambitieux Jean-Michel Basquiat. Les musées du Vatican privilégieront la dimension spirituelle, ou supposée telle, des œuvres du gourou, comme ses quelques Madones à l’enfant sorties sur le tard et ses reprises de la célèbre Cène de Léonard de Vinci. La Grande chaise électrique ne sera pas du lot, personne ne voulant saper la nouvelle idylle entre la sainte Église catholique et l’art contemporain.

Car enfin, une chaise électrique dans un décor de béton armé a de quoi bousculer les convictions. Elle a beau être agrémentée de rouge grenadine et de rose bonbon, elle n’en reste pas moins une réalité morbide. Le processus sérigraphique intensifie l’impact de cette mise à mort, à la fois percutante et totalement banalisée.

Cette « icône » warholienne a surgi en 1963 au milieu d’autres images macabres, comme les champignons atomiques et les accidents de la route. La Grande chaise électrique devient l’emblème d’une société ambivalente qui diffuse à grande échelle ses images violentes : émeutes raciales réprimées dans le sang, assassinat de Kennedy à la télévision, etc. Mais ne nous y trompons pas : Warhol ne dénonce rien. Sa chaise électrique n’est porteuse d’aucune idéologie. Censée confronter celui qui la regarde à son apathie de consommateur blasé, elle montre la banalisation de l’image dans une société devenue indifférente. Là est l’engagement de Warhol, si l’on ose parler d’engagement. Il nous dit, ou plutôt on lui fait dire, que le spectateur ne voit plus ce qu’il voit tant son œil est habitué à voir. Ou quelque chose de ce genre. D’ailleurs, ses images ne sont pas des images, mais des semblants d’images. Warhol ne revendique rien, se satisfait du rien, dût-il décliner cette chaise dans toute la gamme de l’arc-en-ciel. Le fond, la forme restent néant, au même titre que ses séries de boîtes de soupe Campbell et de bouteilles de coca-cola, ou ses effigies plates et déshumanisées de Marilyn Monroe et de Liz Taylor. La répétition, l’amusement, la frivolité ne sont que les variations de ce rien.

Warhol est avant tout un publicitaire. Son idée de juxtaposer et d’imprimer des produits ordinaires est une formidable ressource lucrative. La méthode fonctionne : l’esthétique est facile, accessible à tous et ne demande ni culture ni sensibilité. Elle plaît donc au plus grand nombre. Un art de l’immédiateté, sans fondation et sans effort. Il crée la Factory, sorte de club agrégeant une faune des plus interlope, vedettes du showbiz, travestis, vrais et faux artistes, noceurs professionnels, junkies chics et paumés mondains. Devenu une star, Warhol adore la célébrité et se considère comme un véritable label dont la finalité est de rapporter gros. Sa phrase prophétique : « Tous les musées vont devenir de grands magasins et tous les grands magasins vont devenir des musées » illustre ce qu’il fut, le héraut d’un art financier sans garde-fous et sans principes.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Après sa mort, un secret inavouable fut révélé : Warhol était croyant. Pire, le maître de la culture pop et de la vacuité récréative était catholique! Carrément. Touché par une grâce tardive, nous apprenons qu’il allait à la messe en douce tous les dimanches. Le cachottier ! Mais pourquoi tout ce tralala sous cape, à l’insu de ses admirateurs ? Les mauvaises langues diront que la foi, dans ces années-là, n’était pas en odeur de sainteté. Faire d’un chantre de la décadence une grenouille de bénitier aurait fait mauvais genre dans le milieu de l’underground new-yorkais. Et ce n’était pas bon pour les affaires.

À présent qu’il est courtisé par les plus hautes instances religieuses, que va devenir l’aura libertaire de saint Andy Warhol ? On a beau jeu d’établir un lien entre ses origines slovaques, catholiques de rite oriental, et ses séries de visages rappelant vaguement le culte byzantin des icônes. Certains s’aventurent même à rapprocher sa manie de la répétition visuelle à l’usage du chapelet. Tout le monde est prêt à dire n’importe quoi pourvu que Warhol demeurât boulonné au panthéon des artistes faussement subversifs. Pourtant, aujourd’hui, ce projet d’exposition ne fait plus parler personne. Certains assurent qu’elle serait reportée pour « ne pas faire d’ombre » au 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci. Warhol faire de l’ombre à Léonard ? Las, on dirait bien que oui.