Le trépas d’une reine

Kristian Zahrtmann (1843-1917), La Mort de la Reine Sophie Amalie – 1882 – Huile sur toile – 86,5 x 92,5 cm – Statens Museum for Kunst (SMK), København

Dans la hiérarchie des genres, la peinture d’histoire a longtemps occupé la première place. Son rôle était d’immortaliser des faits mémorables et d’enluminer la vie d’illustres personnages. Le plus souvent, elle revisitait et interprétait les événements, en profitait pour y glisser des considérations idéologiques ou morales. La peinture d’histoire assumait pleinement son point de vue, souvent conforme aux goûts des autorités, ce qui facilitait la réception de l’œuvre, d’autant que les grosses commandes émanaient d’ordinaire du pouvoir en place.

Zahrtmann, au contraire, n’eut besoin d’aucune directive pour décider quoi peindre. La mort d’une souveraine, représentée sans détour, et la mort de celle-ci en particulier, est un thème qui lui est cher. Sophie Amalie (1628-1685), épouse du roi Frédéric III, « reine exaltée » du Danemark et de Norvège telle que gravée sur le bois-même de son cercueil, mourut comme elle gouverna, dans le bruit et la fureur. C’est du moins ce qu’essaie de nous persuader le peintre, non sans délectation morbide. L’artiste ne déroge pas à la règle : il s’engage dans une peinture d’histoire très orientée, la tirant vers la satire, voire le règlement de compte.

Sophie Amalie était sa bête noire. Sa laideur et ses contorsions en témoignent. Zahrtmann est aussi extravagant qu’était baroque son personnage repoussoir. Cette reine du XVIIe siècle, personnification selon lui de la méchanceté, est liée au destin d’un autre personnage que, pour le coup, il révère : Léonora Christina, comtesse d’Ulfeldt, dont la présence flotte en filigrane dans ce tableau. Le fond de l’affaire est un classique de toutes les cours du monde. Les deux femmes sont les protagonistes, l’une négative, l’autre positive, des luttes de pouvoir entre familles rivales. Ces querelles dynastiques coûteront à Léonora plus de vingt années d’enfermement dans un donjon. La belle prisonnière est restée dans les esprits la victime sacrificielle d’une reine intransigeante. Deux siècles plus tard, l’artiste se l’approprie, prend fait et cause pour elle, la venge en ridiculisant les derniers instants de sa bourrelle. L’histoire serait banale si l’artiste n’en avait pas fait une affaire personnelle, l’œuvre de sa vie, une série de dix-huit grands formats et une centaine de toiles.

Mourant d’une crise d’étouffement sous le poids de son avidité et de ses turpitudes, la reine, selon Zahrtmann, ne récolte que ce qu’elle a semé. L’antre luxueux de la sorcière devient son mouroir. Il ne lui épargne ni les convulsions, ni les yeux qui roulent, ni la bouche qui cherche une dernière goulée d’air, le râle de la mort se faisant presque entendre. Zahrtmann se distingue par une totale implication émotionnelle. Son affectivité à fleur de nerfs guide son inspiration. Son réalisme fouille nerveusement les moindres recoins, son goût maniaque pour le clinquant exulte. Les couleurs saturées ajoutent à la dramatisation des postures. Zahrtmann est fébrile dans sa détestation.

Cet épisode de l’histoire danoise l’obséda tant qu’il s’y consacra pas moins d’une cinquantaine d’année. C’est dire si ce fut l’affaire de sa vie. La série permit non seulement de renouveler la peinture d’histoire scandinave mais de lui faire une réputation, même si son originalité, à la limite de l’hystérie, lui attira des détracteurs. Sur le tard, il tourna casaque. Ou peut-être exprima-t-il sa nature profonde. Il s’adonna à la peinture d’hommes nus, portraits d’éphèbes aux poses suggestives et aux couleurs criardes. Cet érotisme kitsch fait aujourd’hui sa gloire dans les expositions, éclipsant presque sa longue passion pour Léonora. Exit donc les méchantes reines, la peinture d’histoire, les affrontements pour le trône du Danemark. Reliques d’un autre âge et nid à poussière. Air du temps oblige, la culture homosexuelle est maintenant à l’honneur. Zahrtmann se réduit désormais à des provocations qui n’en sont plus.

Exposition « KRISTIAN ZAHRTMANN – QUEER, ART AND PASSION» du 17 mai au 1er septembre 2019 au Kunstmuseum de Ribe au Danemark.