Pleins feux sur la créature

Jean de Bosschère (1878-1953), Le casseur de pierres – 1942 – Huile sur toile – 81 x 65 cm – Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris

Si l’on avait besoin, sait-on jamais, d’un supplément de vitamines pour l’hiver… Les couleurs ont des rondeurs d’abricot et l’acidulé de la mandarine. Une vraie palette de pâtes de fruits ! Le goût se superpose à la vue : c’est la couleur orange qui veut ça, elle stimule les glandes salivaires. Le regard, lui, ouvre une large focale aux interprétations.

Le personnage pourrait s’être figé dans la lumière des phares. On ne sait rien de lui sinon qu’il casse des cailloux avec une massette. C’est un homme, mais plus tout à fait, une créature non référencée, peut-être un début de bête. Un genre de Pithécanthrope s’en retournant dans le sens inverse de l’évolution. Dans ce mouvement régressif brille pourtant une étincelle d’espoir. Notre œil braqué sur lui lui rendrait-il son humanité?

L’œil, et pas seulement le nôtre, a en effet son importance. Celui du personnage nous transperce sous sa barre d’ombre. Là où les choses se compliquent, c’est que Le Casseur de pierres de Bosschère est aussi un poème. Un poème aussi étrange que son portrait. Un vers évoque « l’œil prêt à saisir l’ouverture » tandis que d’autres renvoient à la condition humaine, peu reluisante. Malgré ses couleurs chaudes, le regard du peintre-poète est glacial. L’ensemble est abscons, mélange de symbolisme et de surréalisme mâtiné de névrose. La poésie de Bosschère se déploie hors-les-murs tandis que sur la toile, l’artiste resserre son champ.

Bosschère est un hypersensible régulièrement miné par la dépression. La couleur pourrait passer pour un exutoire. Ce paria réfractaire à tout ne se sent à l’aise que dans la solitude et la contemplation de ses propres tourments. Il aime parcourir les confins tragiques de l’Homme, s’enfonce dans ses secrets et sa nature déchue. Mais Bosschère est un artiste authentique, c’est-à-dire un créateur. Il a le don des métamorphoses. L’alchimiste fait son Grand œuvre, il est capable de transmuter un tas de cailloux en braises. Provisoirement, le temps d’une idée. Les marginaux, les vagabonds, les asociaux l’inspirent. Ils restent, sous son pinceau, les mêmes rebuts du monde, condamnés à la misère et à l’oubli, mais il les transfigure d’un mouvement incandescent. Ce Casseur de pierres est peut-être l’un de ces animaux fabuleux qu’il aime observer du trottoir d’en face. Un paumé transformé, flamboyant.

Les lignes courbes et les motifs pleins, très Modern Style, façonnent des silhouettes organiques qu’il colore d’un feu intense. Les orteils et les doigts de son personnage, folioles boudinées de succulentes, s’égayent dans les gaz volcaniques de sa palette. Les flammes de l’enfer donnent un coup de chaud mais l’œil, rond comme un fond de cuvette, laisse flotter des relents de soufre pour ne pas oublier l’irrémédiable monstruosité de la créature humaine. Les muses de Bosschère sont les abysses de son âme, ambivalentes et aussi sombres que ce tableau est lumineux.