L’équilibre en tout

Jean-Baptiste Siméon Chardin (1699-1779), L’Enfant au toton – v. 1736 – Huile sur toile – 67 x 76 cm – Musée du Louvre, Paris

Chardin entrebâille ici la porte d’un coin d’étude. Et l’on s’approche sur la pointe des pieds pour observer le jeu solitaire d’un enfant. Le troubler de notre présence romprait la grâce de cet instant qui n’appartient qu’à lui. Son regard amusé suit la toupie d’ivoire qui tournoie et se déplace sur la table. On l’imagine lancer et relancer l’insatiable petite furie. Repoussant livres et papiers, l’élève s’est octroyé une récréation. Petit monsieur dans son costume d’adulte, les cheveux aux « ailes de pigeon » noués en catogan, il est debout et déjà maître de soi dans ce qui n’est rien d’autre qu’un plaisir innocent.

Cet enfant, apprêté pour la circonstance, s’appelle Auguste-Gabriel Godefroy. Son père est marchand-joaillier dans l’île de la Cité. Deux ans plus tôt, ce commerçant prospère a confié aux soins du peintre son fils aîné un violon à la main. Le cadet, quant à lui, est plus difficile à dompter. Sa nature remuante l’empêche de rester tranquille plus de quelques secondes. Les temps longs de pose lui sont impossibles. Pour le fixer sans le contraindre, Chardin l’encourage à jouer avec son toton sans se soucier de lui. La parade fonctionne : Auguste-Gabriel voue une passion pour ce jeu, les tourbillons le captivent plusieurs minutes d’affilée. L’enfant au naturel est alors saisi sur le vif. La scène est un instantané, toute d’équilibre et de douceur. L’artiste pose ici un regard attendri sur l’enfant absorbé par son jeu et, ce qui est inhabituel pour le siècle, brosse un tableau sans clinquant et sans sous-entendu métaphorique. Pas d’affectation, pas de sermon sur les vertus. Chardin est reposant.

L’intérêt que l’on porte à l’enfance est nouveau au XVIIIe siècle. La philosophie des Lumières infuse déjà les mentalités. Un monde que l’on veut idéal est en voie de développement : les enfants prendront bientôt le relais afin de fondre au moule moderne l’individu en gestation. La méthode est « au naturel » : hygiène physique et morale, dans la mesure des moyens disponibles et apprentissage du contrôle de soi, de la modestie et de la « tranquillité d’âme » pour faire de ces jeunes pousses des hommes sains, de futurs citoyens. La bonne éducation est un thème à la mode, les enfants sont des objets de curiosité que l’on scrute à la loupe et affine avec patience. La démarche éducative devient pour les adultes un nouveau passe-temps. Dans la lancée, Jean-Jacques Rousseau publiera son Émile, un traité pédagogique en vue de façonner les nouvelles générations. Le fait qu’il ait abandonné ses cinq enfants à l’hospice, contre l’avis même de leur mère et malgré les demandes d’adoption de ses proches, ne semble pas l’avoir troublé dans ses contradictions. Il est, chez les moralistes éclairés, des principes plus relâchés que d’autres.

Chardin accorde sa maîtrise de la matière à une sobriété sans artifices. Il sait jouer d’une palette de tons bruns sur un fond discret qui permet de polariser, et la scène et la lumière poudrée des blancs, sans pour autant négliger le reste. Visage, toton, plume et rouleau de papier scandent une composition pleine de douceur malgré les contrastes. Le brio du peintre se niche dans ces difficultés qui disparaissent naturellement sous son pinceau. Chardin montre la voie d’un retour aux choses simples, à la fois rustiques mais dégrossies. « Conscientisées » pourrait-on dire. L’apparat versaillais, les préciosités et le marivaudage perdent du champ. La bourgeoisie monte en puissance. La Révolution approche.