Un soi malmené

Vincent van Gogh (1853-1890), Autoportrait – 1887 – Huile sur carton – 41 x 33 cm – Van Gogh Museum, Amsterdam

« Il faut commencer par éprouver ce qu’on veut exprimer ». Voici l’homme tel qu’il se présente trois ans avant sa mort dans cet autoportrait qui reflète en effet son climat intérieur. Le regard est insondable, la tête entourée d’un nuage magnétique. L’homme est en latence d’une crise. Il est déjà rongé par un mal sourd dont nul médecin n’a su poser le diagnostic. Bipolarité ? Schizophrénie ? Un « aliéné » de toute façon. Le fracas de la touche en multiples éclats bleus – auréole bourdonnante d’électricité – laisse passer les affres d’une instabilité mentale qui se révélera de plus en plus dévorante.

Cet autoportrait pourrait être trompeur. Sa clarté et sa transparence ne sont pas le résultat d’un apaisement ou d’une rémission ; les couleurs ont tout simplement disparu. À l’origine, le fond était bleu constellé de rouge sombre. Van Gogh utilise ici des pigments instables, jaune de cadmium et laque de géranium, qui ont pâli sous l’effet conjugué de la lumière et de l’humidité, laissant des zones presque cristallines. Cette palette légère et délicate n’est certes pas dans sa manière. La couleur est chez lui prééminente et d’une densité sans compromis. Elle éclate d’ordinaire dans une touche expressive qui remplit l’espace. L’esprit qu’il projette bouscule le regard et les habitudes. Même s’il use de formules impressionnistes comme les coups de pinceaux brefs et secs qu’il alterne de traits plus longs, sa peinture évolue sans cesse à mesure qu’il cherche dans la pâte sa plus intime expression. Van Gogh aura un impact décisif sur les peintres après lui.

Consumé d’angoisse, de misère matérielle, il souffre cruellement d’une solitude qu’il provoque. Son tempérament emporté le brouille avec tout le monde. Ses excès choquent ou agacent. Ne s’est-il pas mutilé l’oreille après une dispute avec Gauguin ? À moins que ce ne soit Gauguin, d’un coup de sabre, qui la lui ait taillée. Personne n’en est sûr. Seule la peinture est capable de le soulager. Nul autre que lui ne peut mieux incarner le peintre maudit, le génie incompris. De son vivant, son œuvre s’encroûte dans un impitoyable anonymat et Van Gogh, de sa vie, n’aura vendu qu’une seule et unique toile. Ironie du destin, il est aujourd’hui l’un des peintres les plus célèbres au monde et sa cote est au plus haut.

Il ne peignit vraiment qu’une dizaine d’années, dont les deux dernières avec frénésie comme s’il savait le compte à rebours enclenché. Des centaines de tableaux ignorés du public feront trop tard sa consécration. Autant de franchise, de puissance et de talent portés par une houle interne et dévastatrice. Pourtant, ce fils d’une lignée de pasteurs a longtemps cherché sa voie. D’abord apprenti-marchand dans une galerie d’art à La Haye, à Londres, à Paris ; puis une vocation soudaine pour la théologie qui le transforme, le temps d’une inspiration, en prédicateur méthodiste ; et maître d’école dans la banlieue ouvrière de Londres. Puis retours successifs au bercail avec, çà et là, des itinérances, avant de débarquer à Montmartre à l’âge de trente-trois ans, résolu à frayer avec le Paris des Indépendants et mener une vraie vie d’artiste. Mais c’était sans compter sur l’épuisement et l’absinthe. Son génie chaotique trouvera une conclusion tragique à quelques kilomètres de là, sur les bords de l’Oise.

Expositions « VAN GOGH, THE IMMERSIVE EXPERIENCE» prolongée jusqu’au 27 janvier 2019 à la Bourse de Bruxelles et « VAN GOGH ET LA GRANDE-BRETAGNE » du 27 mars au 11 août 2019 à la Tate Modern de Londres.