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Hilma af Klint (1862-1944), Tableau d’autel n°1, série « Tableaux d’autel, groupe X » – 1915 – Huile et tôle sur toile – 237,5 x 179,5 cm – Stiftelsen Hilm af Klints Verk, Stockholm

Hilma af Klint est un peintre atypique. De ceux qui veillent à n’être pas connus de leur vivant. Œuvrant pour l’avenir, elle estimait que ses contemporains n’étaient pas encore mûrs pour saisir la portée de son travail. Elle fit en sorte, par testament, que ses tableaux ne soient présentés au public que vingt ans après sa mort. Comment pouvaient être reçues, à l’aube du XXe siècle, d’immenses peintures géométriques aussi impénétrables que ses Tableaux d’autel ? Pis, conçues de la main d’une femme et sous la dictée d’un esprit ? Pour la Suède luthérienne et conservatrice de l’époque, c’était encore prématuré.

Formée à l’Académie des Beaux-Arts de Stockholm, Hilma af Klint fait partie de la première génération de Suédoises éduquées, vendant sur commande ce qu’il y a de plus conforme aux attentes : des paysages, des portraits et des planches botaniques. Sans surprise, son horizon s’aligne sur les sentiers battus. Mais Hilma n’est pas femme à s’assoupir dans le ronron de l’atelier. Intriguée par la métapsychique, elle met en place avec quatre amies artistes un micro-salon hebdomadaire baptisé De Fem (« Les Cinq ») dont le but est de faire tourner les tables, s’adonner à l’écriture automatique et deviser sur la transmigration des âmes.

De telles activités ne sont pas anodines. Arrive le jour où le passe-temps vire en phénomène singulier. Un « être supérieur » et invisible intervient soudain et s’empare de la main de Hilma. La psychographie se transforme alors en peinture automatique. Hilma, en demi-transe, devient médium le temps d’exécuter sous la dictée des mânes les tableaux demandés. Elle travaille à toute vitesse sans retouche ni ajustement. Ne préméditant pas sa composition, elle se contente d’obéir aux ordres venus d’ailleurs, ignorant la signification de ses figures abstraites.

Elle a laissé quelques notes sur ce processus hors norme. Un « Guide » lui aurait d’abord demandé de peindre un temple relié par un chemin en spirale. Dans la lancée, elle exécute la série des Peintures du Temple : cent quatre-vingt treize tableaux voient ainsi le jour, chacun classé dans un groupe et un sous-groupe. Retables indomptés, énigmatiques, balayant les repères du monde physique. Hilma tente une explication : les formes dynamiques aux couleurs vives sont censées refléter les multiples dimensions de l’existence, de la naissance à la mort, en constante interaction avec les lois naturelles et cosmiques. La réalité ne se borne plus à la matière, dogme irréfutable que le scientisme du XIXe siècle a promu du haut de sa chaire. Pour répercuter l’autre vérité, l’invisible, le langage plastique est l’outil de transmission ad hoc : « tout un appareil » aux imbrications et aux correspondances secrètes forme une image-diagramme, une porte d’entrée dans l’au-delà. Une dimension où corps, âme, ondes et pulsations circulent dans un univers de câblages mystérieux s’alimentant les uns les autres.

Le bouillon occultiste de l’époque est gras. Il nourrit les chimères mais aussi le goût de la recherche méthodique. Ce positionnement spirituel et intellectuel est à double entente. D’une part, il va à contre-courant du positivisme établi, alpha et omega d’une science qui réduit le monde à sa stricte matière. De l’autre, il s’oriente vers un approfondissement scientifique en explorant des champs inconnus. Mais l’art est aussi le dépôt de bien des fantaisies. Les charlatans y pullulent autant que les gens sérieux. Hilma est influencée par les courants ésotériques en vogue – rose-croix, théosophie et anthroposophie – qui aspirent à l’éveil intérieur de l’Homme et à son épanouissement au cœur d’un univers interconnecté. C’est Rudolf Steiner, le fondateur de la doctrine anthroposophique, qui lui conseille en 1908 d’attendre un demi-siècle avant d’exposer ses œuvres. Les consciences en sommeil ne pouvaient encore admettre ces vérités parallèles. Il n’est pas certain qu’aujourd’hui, au-delà du goût un peu surfait pour la non-figuration, nos contemporains soient plus éclairés.

Hilma af Klint s’est dégagée progressivement de la tutelle spirite, orientant son travail vers des compositions plus personnelles et réfléchies. Elle laisse près de mille trois cents œuvres abstraites et plus d’une centaine de cahiers décrivant son itinéraire. Rendons-lui justice : cette artiste suédoise fut la véritable pionnière de l’abstraction. C’est à elle, ou peut-être à ses « Maîtres » invisibles, que l’on doit une telle ouverture artistique. Et ce, bien avant les tenants officiels, Kandinsky, Malevitch et autres figures tutélaires des avant-gardes qui eurent moins de scrupules et davantage d’ego.

Exposition « HILMA AF KLINT : PEINTURES POUR LE FUTUR » du 12 octobre 2018 au 23 avril 2019 au Solomon R. Guggenheim Museum de New-York.

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