Théâtre d’ombres

Harmensz van Rijn Rembrandt (1606-1669), Suzanne et les vieillards – 1647 – Huile sur panneau – 76,6 x 92,7 cm – Gemäldegalerie (SMPK), Berlin

Suzanne au bain, représentée par de nombreux artistes, est l’histoire sans cesse recommencée du prédateur et de sa proie. Une jeune femme, se croyant seule, décide de se baigner nue dans un cours d’eau. Mais où qu’on aille, quoi qu’on fasse, il y a toujours un ou deux rôdeurs dans les parages. Ici, ce sont des vieillards. Ils l’observent, s’échauffent et l’importunent. Chaste, elle refuse leurs avances. Fâchés, ils se vengent en l’accusant d’adultère, sachant qu’elle risque la lapidation, c’est-à-dire la mort. Mais il y a une justice : un prophète biblique intervient et prouve son innocence (Livre de Daniel, chapitre 13).

Sur le tableau de Rembrandt, l’un des vieillards agrippe Suzanne qui, soit dit en passant n’a pas l’air de s’en inquiéter. Les deux mains jointes, elle croit peut-être leur échapper en plongeant dans la rivière. L’eau se perd dans la pénombre – comme la moitié de l’œuvre dont les contours du décor sont esquissés. La partie droite est éclairée sur les personnages : Suzanne est blanche comme la colombe, les deux vicieux engoncés dans leurs sombres brocarts. La robe de la future victime, rouge hémoglobine, détrempant le bord de la toile, témoigne du forfait sur le point d’être commis. Rembrandt, à cette époque, limite ses couleurs au strict nécessaire : bruns, ocres, blancs et rouges suffisent à rendre les effets convaincants et la lumière explicite. Le clair-obscur est un moyen plastique très efficace sur les personnages en action. Les tonalités chaudes enveloppent la composition et la touche, de plus en plus libre, se perd dans l’obscurité. Il mit douze ans à peindre ce tableau, sans doute avec de longues pauses. Les différentes phases de travail sont visibles comme si l’artiste avait tâtonné avant de trouver l’équilibre. À se demander même si l’œuvre est aboutie. Les « repentirs » affleurent – modifications en cours de travail, essais, hésitations, regrets, couverts par d’autres couches de bruns. Rembrandt peignait souvent sans dessin préparatoire.

Sa pénétration psychologique est extraordinaire. Par les moyens les plus sobres, il brosse la profondeur et la complexité des êtres. Il sait interpréter leurs états d’âme, démasquer leurs sentiments, traquer leurs émotions. Il fourrage en eux pour en sortir la moelle, en recueillir l’humanité enfouie. Suzanne nous observe aussi tels que nous sommes : les voyeurs d’une scène ambiguë, les témoins d’un péché latent dont nous pourrions être complice par le regard. À moins que Rembrandt ait figé la scène au moment où tout peut encore basculer. Suzanne interroge alors l’artiste : « Jusqu’où, peintre, vas-tu m’exhiber ? » Et le peintre explore toujours plus profond la psyché humaine, cherchant l’extrait d’une vérité invisible à l’œil nu mais intensément présente. Cette introspection bouscule les goûts de ses contemporains, amateurs de peinture convenable, sensibles à la forme fignolée, stricts protestants que la sincérité brute horrifie.

Avec l’âge, Rembrandt s’éloigne du goût bourgeois de son milieu, de son époque et de sa culture. Ses finances s’en ressentent malgré les centaines de peintures vendues et la pléthore de gravures en circulation. Les épreuves familiales, les dépenses folles et l’amour du luxe le confinent dans sa tanière. Il vit ses dernières années dans la solitude, ruiné mais toujours fidèle à son chevalet. Libéré des convenances, ses pinceaux possèdent encore leur bien le plus précieux : la capacité de traduire la bouleversante vérité des hommes.

Deux expositions : « REMBRANDT ET LE MAURITSHUIS » du 31 janvier au 15 septembre 2019 au Mauritshuis de La Haye (Pays-Bas) et « L’ANNÉE REMBRANDT » du 15 février au 10 juin 2019 au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).