Une furtive embellie

Jacob van Ruisdael (v.1628-1682), Le Champ de blé – v. 1660 – Huile sur toile – 46 x 56 cm – Palais des Beaux-Arts de Lille

Dans la douce atmosphère d’un été hollandais, une parcelle blonde émerge de la pénombre. Le crop circle de Ruisdael semble soudain illuminé par une furtive embellie. Un vol d’oiseaux à peine discernable essaie de s’extirper du roulement de nuages qui traverse le tableau de droite à gauche. À ce rythme, les bleu et jaune complémentaires s’éteindront aussi vite qu’ils sont apparus.

L’univers de Ruisdael est habituellement peuplé d’arbres tordus au crépuscule, d’eaux fougueuses et de ciels turbulents, dessinés jusqu’au moindre détail avec la minutie propre aux écoles du Nord. Le « coup de lumière sur un champ de blé » est une foucade tardive. Si l’effet général donne l’illusion d’une réalité parfaitement reproduite, l’éclairage, lui, est antinaturel – et presque baroque – dans la répartition des ombres et des lumières. Dans la pure tradition hollandaise, le ciel occupe les deux-tiers du tableau. Un cavalier et un chien – devancés par deux autres silhouettes – cheminent sur une route sinueuse. Deux bandes horizontales et contrastées, qu’un éclat jaune vient trouer inopinément, donnent une certaine amplitude à l’ensemble et une agréable surprise au spectateur.

La peinture hollandaise de paysage a toujours une portée symbolique. On la dit héritière des idées péremptoires de Calvin. Le protestantisme strict proscrivait en effet la figuration humaine, susceptible de glisser dans le culte de l’image, c’est-à-dire dans l’idolâtrie. Les paysages échappaient à cette règle car la nature avait valeur d’enseignement. Une autre hypothèse, plus politique, parle de manifeste amoureux pour la patrie. Les Provinces-Unies du XVIIe siècle, fédération indépendante, avaient subi de profondes transformations géographiques dues à l’essor spectaculaire des villes. Le cœur de cette jeune nation, dans un contexte de grande prospérité, retrouvait ainsi ses racines profondes dans l’évocation d’une nature spontanée, authentique, que l’ingéniosité humaine n’avait pas encore tout à fait soumise.

Une chose est sûre : la peinture et le commerce faisaient bon ménage. Un marché de l’art s’était d’ailleurs mis en place, des brokers spécialisés écoulant les œuvres sur tout le continent. Celles-ci étaient validées et estampillées par des corporations professionnelles, garantes de leur qualité. Issu d’une guilde de Saint-Luc – syndicat d’artistes que l’on retrouve dans de nombreuses villes d’Europe – Ruisdael suivit les étapes obligatoires du peintre hollandais, de Haarlem à Amsterdam : cantonné dans un genre, de la boutique et de la foire annuelle au statut prestigieux d’artiste « international ». Ses tableaux se vendaient déjà très cher de son vivant et ses talents d’expert étaient courus par tous les négociants et les riches bourgeois. Ruisdael est le peintre paysagiste par excellence, le référent du Siècle d’or néerlandais. Cent cinquante ans plus tard, les romantiques s’en souviendront.