Carnaval en carême

Joan Miró (1893-1983)Le Carnaval d’Arlequin – 1924-25 – Huile sur toile – 66 x 90,5 cm – Albright-Knox Art Gallery, Buffalo

Une mise au point est nécessaire devant cette œuvre de Miró. Une mise au point focale, tant l’embrouillement des formes, de la texture et de la disposition nous trouble le regard. L’observateur a naturellement besoin de s’accrocher à un repère, de comprendre ou ressentir ce qu’il voit. Et ce n’est pas une mince affaire ici.

Le titre nous donne un semblant de piste. Le décor est une pièce à petite fenêtre, au sol de terre cuite et aux murs badigeonnés – teintes d’argile rappelant la région natale de Miró, peintre et céramiste catalan. Cette pièce est donc le théâtre d’une scène extravagante. En cherchant bien, on y perçoit en effet un arlequin, boule bicolore à moustache percée d’un fleuret. Un guitariste, minuscule, avec une tête de coq jaune canari montée sur ressort. Des chats, des oiseaux, des poissons volants et des insectes folâtrent au gré de l’espace encore disponible. Ici des yeux, là une oreille, des serpentins de tubes digestifs, autant d’organes en suspension rivés à des câbles et des cylindres.

Ces personnages et ces objets sont abrégés en signes graphiques et en couleurs primaires, menant une vie débridée à l’abri des regards extérieurs. En bon surréaliste, Miró est imprégné des préceptes freudiens en vogue chez les intellectuels. Son interprétation de la réalité, à la fois légère et farfelue, s’appuie sur les rouages de l’inconscient et de la mémoire. Ces processus sont rendus ici en pictogrammes mobiles – certains joyeux, d’autres angoissants – régulièrement parsemés dans un espace sans profondeur qui accentue leur vitalité. Miró laisse libre cours à sa fantaisie dans un style qualifié (par d’autres que lui) d’« abstraction lyrique » ; territoire sans arpents foisonnant de symboles qui s’égayent en liberté, langage direct libéré de tout corset théorique.

Miró aurait raconté quelque part l’histoire de cette œuvre : vivant à l’époque dans la précarité, ce joyeux délire serait le produit de la faim, état qui l’aurait projeté dans une sorte de transe créatrice. La science médicale affirme qu’une diète prolongée peut entraîner dans le cerveau une réaction comparable à celle de l’ingestion d’alcool, ivresse comprise. Ce qui aurait produit cet étrange Mardi-Gras, au cœur d’une vie ordinaire et d’un jeûne contraint. Peut-être que Miró surestime les effets de la faim pour alimenter son propre mythe mais en matière de création artistique, l’influence présumée de la physiologie peut parfois révéler des surprises.

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