Terre d’abondance

Joachim Beuckelaer (v. 1530-v. 1573), La Pourvoyeuse de légumes – v. 1564 – Huile sur toile – 112 x 163 cm – Musée des Beaux-Arts de Valenciennes

Si Beuckelaer est l’inventeur – avec son oncle et maître Pieter Aertsen – des scènes de marché et de cuisine, il est aussi l’architecte d’une manière toute personnelle de construire un tableau. Le premier plan occupe quasiment tout l’espace et s’étage en une accumulation branlante et totalement irréaliste d’éléments fouillés jusqu’à l’extrême. Peu importe si la pyramide de fruits et de légumes est prête à s’effondrer, l’artiste exalte d’abord la manne extraordinaire de sa terre natale, la Flandre du XVIe siècle.

L’homme fait partie de ces peintres qui ont horreur du vide. Cette phobie est même devenue plus tard un élément de style appelé Horror vacui. Les psychanalystes auront certainement une explication à la chose mais cette forme d’expression basée sur l’excès et la surcharge traduit surtout ici une formidable maîtrise de la représentation naturaliste. Sans compter que chaque fruit et légume recèle une symbolique qui nécessiterait l’écriture d’un ouvrage entier pour en dresser l’inventaire. Prodigue, Beuckelaer l’est, non seulement dans la profusion iconographique mais aussi dans la pâte épaisse qui recouvre ses toiles – plus légère toutefois dans les plans secondaires – et dans sa palette, à la fois simple et sophistiquée, reposant ici sur deux couleurs principales déclinées d’un bout à l’autre du nuancier.

Choux, carottes, cerises, prunes, raisins, courges, champignons et autres raves sont les témoins d’une Flandre généreuse, nourricière, miroir en ville d’une bourgeoisie opulente. Il n’est qu’à observer notre petite vendeuse des quatre saisons, replète dans son pourpoint de laine rouge garance, pour se convaincre de la prospérité de cette province espagnole. La terre flamande de l’époque, dont la réputation agricole n’est plus à faire, s’adjoint à la célébrité artistique de cette école d’Anvers dont Beuckelaer est un auguste représentant. Cette ville est d’ailleurs réputée dans toute l’Europe pour la qualité de ses natures mortes qui puisent leur inspiration et leur matière directement sur place.

Beuckelaer est un pur maniériste anversois. Plus encore : il se trouve à la croisée des chemins. Derrière lui disparaît la Flandre médiévale, sobre et retenue, tandis que va s’ouvrir bientôt un XVIIe siècle qui banquette et ripaille, témoin d’un matérialisme assumé, celui des temps modernes et de ses nouvelles normes.

 

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