« Répare ma maison qui croule »

 

Giotto di Bondone (v. 1266-1337), L’Extase de saint François – 1297-1300 – Fresque – 270 x 230 cm – Église de Saint-François, Assise

Lorsque le Christ se manifeste à saint François, au début du XIIIe siècle, ses compagnons stupéfaits le voient léviter, les bras en croix. Cette grâce lui fait ressentir Dieu, le temps de la vision, non plus intellectuellement mais au plus profond de sa chair. Il est d’ailleurs le premier homme de l’Histoire à recevoir les stigmates, événement documenté à l’époque qui l’élève rapidement au rang de saint officiel.

Alors qu’il est en prières, le Christ lui confie un jour la mission de sa vie : « Va, François, répare ma maison qui croule ». Croyant d’abord qu’il s’agit de bâtir un sanctuaire, il comprend finalement qu’il lui est demandé de restaurer l’Église de son temps, menacée (déjà !) par le confort et les accommodements. Il s’engage dès lors sur les routes pour convertir les hommes – vagabond joyeux épris de l’idéal évangélique, trouvant le Christ en chacun et surtout chez les pauvres.

Saint François est une figure majeure de la civilisation occidentale. Il fonde l’Ordre des frères mineurs (les Franciscains), appelés à un idéal de pauvreté et de fraternité à l’imitation du Christ. Le peintre Giotto, qui lui a consacré un cycle de vingt-huit fresques dans la basilique d’Assise, est lui aussi un personnage incontournable de notre culture : à la fin de ce même XIIIe siècle, il renouvelle en profondeur l’art européen.

La beauté de ces peintures murales est toujours aussi saisissante malgré l’érosion de la matière et le séisme de 1997. La « maison qui croule » portait déjà en elle un sens à double entrée. Après une longue et fastidieuse campagne de restauration, les fresques ont pu être conservées grâce au talent des architectes et des restaurateurs mais surtout grâce à la stabilité naturelle de la technique picturale de l’époque. Les couleurs tendres, crayeuses, harmonieusement rythmées, sont fossilisées dans la paroi selon la méthode « affresco », sur enduit frais, un processus de pétrification progressive des différents composants. Une fois sec, l’ensemble forme alors un nouveau matériau, une croûte de surface où pigments, chaux, sable, poudre de marbre sont intimement imbriqués, constituant ce qu’on appelle, à proprement parler, une fresque. (Précisons, en incise, qu’une peinture murale n’est pas toujours une fresque et qu’une fresque n’est pas forcément une peinture murale).

Mais ce qu’il faut retenir également ici, c’est que Giotto réinvente quelque chose. Pas la technique de la fresque, immémoriale, mais l’humanisation de ses personnages. Abandonnant les figures hiératiques et solennelles de la peinture religieuse héritée de Byzance, il met les hommes en mouvement, individualise leur physionomie et leur redonne une dimension terrestre en les insérant dans l’échelle du temps. Premier signe d’une redécouverte de l’art antique, totalement oublié, où la figuration gréco-romaine était naturaliste et s’inscrivait dans le réel, Giotto ouvre ici la voie au mouvement de la Renaissance : placer l’homme, canonisé ou non, au cœur du monde et de son temps.

 

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