Un disciple renfrogné

Paul Delaroche (1797-1856), Un Apôtre ou Tête de paysan italien – v. 1835 – Huile sur toile – 49,2 x 37,8 cm – Musée Ernest Hébert, Paris 

Dans la peinture occidentale, les apôtres sont souvent traités dans un contexte tiré d’une scène des Évangiles. Dans les icônes de tradition orthodoxe, ils sont représentés plus solennellement, figés en buste dans la feuille d’or et vénérés pour leur personne – la planche peinte devenant un sacramental, parfois même un objet de culte. Ici, ni l’un ni l’autre : le portrait d’un apôtre anonyme est figuré en plan rapproché, plaqué sur la toile, sans décor ni arrière-plan.

L’identification est donc hasardeuse même si nous avons notre petite idée. Le disciple est peint sur le modèle d’un paysan italien; c’est écrit sur le cartel et c’est une vieille tradition. Les modèles, souvent sortis de la rue ou d’une taverne voisine, servaient au réalisme et à la crédibilité des personnages. Le cinéaste Pasolini, cent trente ans plus tard, fera exactement la même chose dans son très bel Évangile selon saint Matthieu ; villageois calabrais et cultivateurs des Pouilles furent embauchés comme comédiens pour devenir des apôtres aux visages burinés et aux mains calleuses – comme l’étaient probablement les originaux.

Vu la tête affichée par celui du tableau – un mouvement d’humeur, une bouderie? – il est fort à parier que l’apôtre en question soit saint Pierre. Soupe au lait, fougueux, quelquefois énervant, ce pêcheur de Galilée fut un disciple imprévisible. On l’imagine très bien fâché, marmonnant dans son coin après que Jésus, par exemple, eut montré plus d’égards à saint Jean, jeune homme mystique et délicat, alors que lui, Pierre, à la limite de la brute, se coltinait concrètement tout le boulot. Il suffit de relire les Évangiles pour s’en convaincre.

Paul Delaroche, très célèbre en son temps, était le peintre de « l’anecdote historique ». Ce nouveau genre s’attachait à coller au plus vraisemblable en mettant l’accent sur la sensibilité des personnages. Après le lyrisme échevelé du romantisme et l’affectation de la peinture troubadour, Delaroche se consacra dans la voie du « juste milieu », comme le régime qu’il servait, celui de Louis-Philippe, la Monarchie de Juillet. Ni absolutiste ni trop progressiste, le profil même de l’artiste médian et tempéré. Le peintre bourgeois, pour faire court. C’est peut-être pour cela qu’on ne se souvient plus très bien de lui. À tort d’ailleurs, ne serait-ce que pour cet étonnant portrait.

 

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