Le corbeau et le renard

Winslow Homer (1836-1910), Chasse au renard – 1893 – Huile sur toile – 96,5 x 174 cm – Pennsylvania Academy of Fine Arts, Philadelphie

Le cadrage est si naturel qu’on dirait le peintre marchant sur les pas du renard, caméra à l’épaule. Tel un reporter sur le terrain, Winslow Homer rend compte d’une situation avec l’œil rationnel du témoin : l’ombre qui plane au-dessus du renard est funèbre. Le blanc de la neige a beau être douillet, il se tient prêt à refermer ses pans sur ce corps plein de vie. Le froid cru et les sons feutrés semblent engourdir tout espoir. Le corbeau traque, surplombe et soumet un renard qui cherche en vain une échappatoire.

Winslow Homer, d’abord illustrateur de presse, s’engage en peinture avec le soin descriptif propre à sa corporation. Raconter les histoires de son temps fait aussi partie de son art qu’il exige le plus réaliste possible. La patiente observation de la nature, son ordonnance et sa hiérarchie ont éduqué son regard. Les interactions entre l’homme et son milieu, la vie des animaux et les lois naturelles sont pour lui des sujets inépuisables qu’il entend, d’un pinceau net et vigoureux, relater fidèlement.

Ce tableau illustre une théorie très en vogue à la fin du XIXe siècle : la sélection naturelle de Darwin, le triomphe logique du plus fort sur le plus faible. Mais un renard menacé par un corbeau est contre-nature. Le prédateur censé dominer le volatile se retrouve en délicate position de proie. Cette anomalie a quelque chose d’alarmant pour quiconque se souvient de la scène des oiseaux d’Hitchcock. Notre aversion pour les plumages noirs, décrétés de mauvais augure par l’imaginaire collectif, nous fait craindre le pire. Ou peut-être notre solidarité de mammifère espère-t-elle encore que la ruse et l’agilité de ce somptueux renard le sortent enfin de ce cul-de-sac. Qui des deux remportera le droit de survivre à l’autre ? Winslow Homer nous laisse ici le choix.

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