Pétulants alpages

Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938), Cabane dans les Alpes – 1919 – Huile sur toile – 120 x 151 cm – Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe 

Les montagnards des Alpes grisonnes – comme des Alpes tyroliennes ou bavaroises – sont gens de tradition. Un chalet doit être couleur de chalet, un rocher couleur de rocher et une prairie couleur de prairie. Chez Kirchner, si l’herbe est encore verte, la maison devient rouge et la pierre violette. Un croissant de lune bleu éclaire des papillons tropicaux et des silhouettes en forme de planches.

Membre fondateur, en 1905, d’un groupe artistique baptisé Die Brücke (Le Pont), le peintre expose un programme avancé pour l’avenir de l’Allemagne : bousculer le conservatisme à lorgnon, ramollir le casque à pointe et tendre vers une civilisation plus ouverte, plus « moderne » et de préférence socialiste. La Brücke a cette vocation ambitieuse d’être une passerelle, une transition entre raideur impériale et conversion libertaire.

Les couleurs de Kirchner sont franches et volontairement artificielles. Il affûte sa ligne, la rend pointue et anguleuse, révélant son aversion pour cette société qui l’entrave. Quoi de plus expressionniste que la pointe effilée d’un pal ? Et quoi de plus percutant qu’une palette acide ? Il peint l’intensité qu’il exige aussi dans sa propre vie. Les artistes de ce mouvement revendiquent des mœurs très libres et sont à la recherche d’expériences puissantes et crues. Les miasmes en tous genres des nuits berlinoises – qu’il peindra avant de chercher l’air d’altitude – nous renseignent sur l’ambiance underground durant le règne très empesé du dernier Kaiser.

Poitrinaire, dépressif, alcoolique et toxicomane, il se retire en Suisse en 1915 dans un sanatorium. Là, immergé dans le paysage alpin comme pour mieux reprendre son souffle et s’extraire de son propre bourbier, il renouvelle la peinture de montagne en attendant l’émancipation générale. Mais d’un Reich à l’autre, le Progrès tant espéré tourne au national-socialisme. En 1938, vaincu, cet hypersensible au corps délabré ne trouvera d’autre expression que celle du suicide. Quelques mois plus tôt, en Allemagne, les nazis ont détruit le plus gros de ses œuvres, jugeant son art « dégénéré ».

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