La Belle au bois breton

Émile Bernard (1868-1941), Madeleine au Bois d’Amour – 1888 – Huile sur toile – 138 x 163 cm – Musée d’Orsay, Paris

Difficile, quand on aime rêvasser, de ne pas s’identifier à cette jeune fille. Étudiante, j’ai du reste copié à l’huile ce tableau dans un format plus petit, cherchant dans ses orthogonales, sa touche fractionnée et ses couleurs de chrysanthèmes une connivence à toucher du doigt.

Émile Bernard a réalisé cette toile à l’âge de vingt ans. C’est une œuvre très construite, exécutée en atelier d’après des croquis pris en forêt et sur le modèle de Madeleine, sa petite sœur, superposée au décor. Bien qu’inscrite au cœur de l’École de Pont-Aven – bourgade bretonne où, à la fin du XIXe siècle, de nombreux artistes européens se sont rassemblés un temps pour faire le plein de scènes villageoises, de coiffes en dentelle et de galettes au beurre – cette peinture ne verse pas dans le folklore mais s’applique à montrer l’intériorité d’un être intimement lié à son environnement.

Le jeune peintre se veut radical : éliminer de la toile tout ce que l’œil ne peut enregistrer. Chef de file, avec Paul Gauguin, d’un courant appelé synthétisme, il s’attache à réduire la composition en renonçant aux perspectives et aux volumes, en cloisonnant les masses colorées par des cernes noirs. Il veut « essentialiser » la peinture, redonner présence et puissance à la nature en l’imprégnant d’une atmosphère onirique, d’un je-ne-sais-quoi presque animiste rendant le modèle parfaitement assimilé au sous-bois. C’est pourquoi l’on parle aussi de symbolisme, de ces sujets à la fois tangibles et immatériels dont on ne sait jamais très bien s’ils relèvent du songe ou de la réalité. Madeleine est pourtant bien en chair, et bien palpable. Gauguin, de plus de vingt ans son aîné, en est tombé amoureux fou.

Émile Bernard finira par se fâcher avec lui, non à cause de cette idylle mais parce qu’il supporte mal l’esbroufe de son ami et sa tendance à jouer des coudes pour arriver le premier. Désabusé, son zèle inventif et contestataire s’essoufflera avec l’âge. Il se dirigera vers un style qu’il jugera plus mature, c’est-à-dire plus académique. Cela ne lui rendit pas justice, hélas, car c’est surtout Gauguin qui reçut les lauriers. Mais ses œuvres de jeunesse, envoûtantes, retiendront tout de même l’attention de quelques connaisseurs.

 

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