Douce est la nuit

Munch, c’est d’abord Le Cri, œuvre culte dégainée dans un geste réflexe pour l’illustration, la réclame, le témoignage des frayeurs et cauchemars en tout genre. Le monde entier connaît ce hurlement tant il résume à lui seul le mal-être et la folie. Munch s’y est représenté sous les traits d’une momie péruvienne entrevue un jour…

Une idole au Vatican

  Il y a quelques mois, une rumeur circulait dans la presse : une exposition consacrée à Andy Warhol se tiendrait en 2019 au Vatican, sur la place Saint-Pierre. Le grand public amateur de Pop art et les journalistes applaudirent aussitôt. Il est vrai que Warhol est un faiseur de miracles : Deux cent billets de 1 dollar atteignit,…

De lumière et d’eau

En 1923, Monet, à moitié aveugle, se fait opérer de la cataracte. Perdant la vue depuis vingt ans, il accepte la chirurgie de l’œil droit à titre d’essai. Le résultat ne le satisfait pas. Un œil corrigé s’avère après coup une grande perte artistique. L’œil gauche ne passera donc pas sous le bistouri. Le retour…

Le trépas d’une reine

Dans la hiérarchie des genres, la peinture d’histoire a longtemps occupé la première place. Son rôle était d’immortaliser des faits mémorables et d’enluminer la vie d’illustres personnages. Le plus souvent, elle revisitait et interprétait les événements, en profitait pour y glisser des considérations idéologiques ou morales. La peinture d’histoire assumait pleinement son point de vue,…

Les seins d’Agathe

Issue d’une noble famille chrétienne de Catane, la belle Agathe attire tous les regards. Le proconsul Quintinius, gouverneur de Sicile, veut la prendre pour femme. Elle refuse, se destinant à Dieu. Mais on ne conteste pas l’administrateur romain. Cet homme, sorti des bas-fonds, est de ceux que toute forme de noblesse horripile. Se faire éconduire…

Pleins feux sur la créature

Si l’on avait besoin, sait-on jamais, d’un supplément de vitamines pour l’hiver… Les couleurs ont des rondeurs d’abricot et l’acidulé de la mandarine. Une vraie palette de pâtes de fruits ! Le goût se superpose à la vue : c’est la couleur orange qui veut ça, elle stimule les glandes salivaires. Le regard, lui, ouvre…

L’équilibre en tout

Chardin entrebâille ici la porte d’un coin d’étude. Et l’on s’approche sur la pointe des pieds pour observer le jeu solitaire d’un enfant. Le troubler de notre présence romprait la grâce de cet instant qui n’appartient qu’à lui. Son regard amusé suit la toupie d’ivoire qui tournoie et se déplace sur la table. On l’imagine…

Un soi malmené

« Il faut commencer par éprouver ce qu’on veut exprimer ». Voici l’homme tel qu’il se présente trois ans avant sa mort dans cet autoportrait qui reflète en effet son climat intérieur. Le regard est insondable, la tête entourée d’un nuage magnétique. L’homme est en latence d’une crise. Il est déjà rongé par un mal sourd dont…

Dans le même bateau

Qui se souvient encore de l’Angélus ? La prière de l’ange Gabriel à la Vierge, actualisée trois fois par jour au son des cloches. L’église au loin lance son premier appel dès l’aube : le temps s’arrête quelques secondes comme la barque au milieu du lac qui fait naître les encyclies (cercles sur l’eau). L’Ave…

Accès à d’autres dimensions

Hilma af Klint est un peintre atypique. De ceux qui veillent à n’être pas connus de leur vivant. Œuvrant pour l’avenir, elle estimait que ses contemporains n’étaient pas encore mûrs pour saisir la portée de son travail. Elle fit en sorte, par testament, que ses tableaux ne soient présentés au public que vingt ans après…

Clarté du matin

Parfois, les mots sont de trop. Surtout en peinture où l’image devrait se suffire à elle-même. L’image parle par résonance jusqu’au plus abstrait de soi tandis que les mots, ficelés dans un son et une graphie, limitent et enferment leur contenu. Bien qu’abrégés, ce sont des bavards qui viennent perturber notre regard méditatif. Car cette…

Songe de pleine lune

Le « cas Rousseau » est à présent réglé. Notre regard rétrospectif fait aujourd’hui la part des choses. De son vivant, le fossé fut un gouffre entre les enthousiastes et les ricaneurs. Le grand public français n’adhéra pas à sa peinture, estimant sa manière plate et grossière. Sa maladresse technique ajoutait à ses gamineries immobiles, spectacle si…

Vénus noire

Pour un peintre qui ne se sent pas coloriste, la palette de Vallotton est plutôt épanouie. Comme les formes de cette femme, empaquetées dans ses contours. Sa densité humaine est presque palpable et pour cet incorrigible matérialiste, il n’est point de regard assez aigu pour percer l’intériorité des êtres. Difficile de saisir son intention lorsqu’il…

Au pays de la perfection

Cet imposant tableau est l’histoire d’une synthèse, celle du dessin et de la couleur, de la forme et du fond, de la rigueur et de l’équilibre. L’idéal classique révisé par les nouvelles théories qui préfigurent la science et la philosophie des Lumières. Poussin fut en cela un expert, capable de produire des œuvres de grande…

La Dame bleue

Je ne m’aventurerai pas dans un exposé sur le bouddhisme tantrique. D’abord parce que l’introduire nécessiterait une bibliothèque entière, ensuite parce que j’en suis bien incapable. Ce bouddhisme-là, dans sa spécificité tibétaine, a tant été vulgarisé en Occident qu’on lui a fait dire à peu près n’importe quoi. Cette religion est un assemblage de différentes…

Théâtre d’ombres

Suzanne au bain, représentée par de nombreux artistes, est l’histoire sans cesse recommencée du prédateur et de sa proie. Une jeune femme, se croyant seule, décide de se baigner nue dans un cours d’eau. Mais où qu’on aille, quoi qu’on fasse, il y a toujours un ou deux rôdeurs dans les parages. Ici, ce sont…

L’art réprouvé

Qu’aurait-on à reprocher à une ronde d’enfants dans un pré ? A priori, rien. Son format agit sur les sens, sa composition est pensée au millimètre, sa ligne est ferme et sa palette énergique. Pourrait-on l’accuser d’être trop lisse, voire proprette ? Même pas : les pieds sont un peu crottés et certains visages laissent entendre…

La tour qui voulait toucher le ciel

Dans sa géométrie, sa structure et sa régularité, dans son volume et sa démesure, l’effet de cette œuvre est saisissant. Cet édifice nous ensorcelle. Ses niveaux se superposent à une cadence presque maniaque, sa rampe suit une circonvolution constante, son architecture est ordonnée malgré une sensation, sourde, de déséquilibre. La tour de Babel (Genèse 11,…

Une vision du Léman

Je vis en montagne, quatre cents mètres au-dessus de cette vue de Kokoschka. L’artiste a peint ce tableau à Blonay, village où l’on descend se ravitailler. Tous les jours, en sortant du chalet, cette vue s’étend devant nous. Il nous arrive même de baisser les yeux pour regarder un hélicoptère passer. Le massif du Grammont…

Dînette au couchant

Pique-niquer avec un bébé dans les bras, à la tombée du jour et en pleine cambrousse, est une drôle d’idée. Comme y emmener son lapin domestique. Mais c’est entendu, une Vierge à l’Enfant peut trôner en toutes circonstances dans n’importe quelle ambiance – le bon plaisir du peintre ou de son commanditaire. La Fuite en…

La dernière goutte d’eau

Les Aborigènes d’Australie sont une énigme. Si l’on ne porte en soi un fragment de cette hérédité – câble de transmission de la mémoire sur dix mille ans d’histoire ininterrompue ! – cet univers ne s’ouvrira qu’à moitié. Les lois de la nature restent inébranlables, quoi qu’on s’imagine. Notre vision binaire divise souvent les Aborigènes…

Manifeste nabi

Ce petit paysage, peint sur le couvercle d’une boîte à cigares, est le résumé d’une profession de foi. Sérusier, encore jeune, le réalise alors qu’il passe ses vacances dans le village de Pont-Aven, en Bretagne, où se réunit tous les ans une tribu d’artistes. C’est la tendance du moment : vivre en communauté le temps d’une…

Le plancher des dames

On qualifie souvent Degas d’impressionniste et l’on a tort. Il a soutenu et encouragé ces artistes, exposé avec eux au début mais s’en est détaché. En réalité, peindre la nature l’ennuyait. Ne trouvaient grâce à ses yeux que l’énergie de la vie parisienne, l’activité des faubourgs, des hippodromes, des coulisses et des scènes d’opéra, de…

Du flair pour les affaires

Il semble que l’affaire conclue soit une bonne affaire. Nos maîtres patelins s’entendent à merveille pour les combines rentables. Certains yeux en disent long sur les ressorts qui les animent : la cupidité y brille d’un éclat diabolique. Leur teint jaune et plombé révèle un excès de bile sans doute imputable à leur rapacité et aux…

Romances princières

Ce qu’un regard furtif prendrait pour un dessin d’enfant est une partie d’un tout considérable élaboré sur presque un demi-siècle. L’auteur, Aloïse, est une référence historique de l’art brut qui entasse dans la hauteur de ses formats des princes en grand uniforme et des femmes plantureuses, des silhouettes pressées les unes contre les autres, des…

American way of life

Regarder un tableau, c’est transposer l’univers d’un autre dans le sien. C’est l’interpréter à l’aune de sa sensibilité, sa culture, son humeur du jour, son matériel génétique, sa phase de digestion. Chacun juge une œuvre selon sa nature, son éducation et le déroulé de sa propre vie. Une même œuvre entraînera donc des réactions contraires,…

Les témoins du scandale

Au premier regard, cette scène entre adultes est équivoque. On se croirait presque complice d’un délit. Pourtant, rien de plus autorisé que cet épisode des évangiles montrant Jésus ressuscité, torse nu, guidant la main de l’apôtre Thomas dans la plaie de son flanc. « Porte ton doigt ici […] et ne sois plus incrédule » lui dit-il…

Tout crus

Ces quelques iris flottant devant nos yeux ont quelque chose de charnel. Ils sont si denses qu’on les verrait bien tourner comme des modèles en ronde-bosse. L’opacité jaune safran du fond souligne leur volume et tendrait au relief s’il n’y avait leur plate condition de détrempe. Leur tige trapue et leur robe noire semblent sortir…

La lumière des anges

Pour peu qu’on prenne encore la peine d’entrer dans une église, il est difficile de manquer une Trinité de Roublev. Elle est en général de petit format, en papier collé sur du contreplaqué. Cette icône est la plus reproduite, la plus consensuelle et la mieux partagée du monde chrétien. Nos contemporains se demandent parfois ce…

Un charme monstre

La jeune Tognina Gonsalvus grandit à Fontainebleau à la cour du roi Henri II. Son père, Pedro Gonzales (Petrus Gonsalvus dans le texte), était originaire des Canaries et affublé de la même pilosité, une maladie rare qu’on appelle aujourd’hui « hypertrichose congénitale ». Lui-même fut élevé à la cour de France, d’abord en tant qu’animal exotique rapporté des…

La vie rêvée des formes

J’ai longtemps cru que Klee était suisse. Quand on naît en Suisse et qu’on meurt en Suisse, cela semble aller de soi. Mais non, Klee était allemand, de père allemand et de mère bisontine. Professeur à l’école d’architecture du Bauhaus à Weimar puis aux beaux-arts de Düsseldorf, sa carrière artistique s’est surtout faite outre-Rhin. Jusqu’au…

Une furtive embellie

Dans la douce atmosphère d’un été hollandais, une parcelle blonde émerge de la pénombre. Le crop circle de Ruisdael semble soudain illuminé par une furtive embellie. Un vol d’oiseaux à peine discernable essaie de s’extirper du roulement de nuages qui traverse le tableau de droite à gauche. À ce rythme, les bleu et jaune complémentaires…

Jours paisibles au fil de l’eau

À nos yeux aguerris et revenus de tout, voici un tableau reposant. Un portrait double de femmes, pour les femmes. Bouquets de printemps, opalescences, délicatesse et coquetterie les nimbent d’une pureté rayonnante. En cette fin du XIXe siècle, les demoiselles de la petite-bourgeoisie sont charmantes. Le bleu-blanc-rouge de la Troisième République dynamise cette odelette à…

Mélodie yiddish

Le Cantique des Cantiques est un chant d’amour tiré de la Bible. Allégorie de l’Alliance entre Dieu et son peuple, son message questionne encore les spécialistes : ode mystique au Créateur ou pastourelle érotique ? Avec des vers tels que « tes caresses sont meilleures que du vin » et « les contours de tes cuisses sont…

Le sens du détail

Nous devons à Dürer la toute première aquarelle. Pas la technique de la détrempe dans une gomme qui elle, date de la plus haute Antiquité, mais l’aquarelle comme expression autonome. Il en peignit une centaine : paysages, animaux, végétaux qu’il conserva par-devers lui, l’aquarelle n’étant pas au goût du jour. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que…

Peindre vrai

La découverte de Fabienne Verdier fut un soulagement. Éprouver quelque chose d’aussi juste et d’aussi puissant dans l’expression du trait est plutôt rare dans la peinture contemporaine. Il faut remonter à loin – certaines icônes russes des XIVe et XVe siècles en ce qui me concerne – pour observer autant de lucidité et de pénétration…

Métamorphose de la matière

En 1506, à Rome, une incroyable sculpture d’époque hellénistique – le groupe du Laocoon – est exhumée des cuves des thermes de Trajan. Ce marbre antique fascine l’époque. Il raconte un épisode décisif de la guerre de Troie : le prêtre d’Apollon, Laocoon, s’opposant à l’entrée dans sa ville du fameux cheval (immense effigie de…

La vérité est dans le pré

Ce paysage, cette lumière et ces couleurs existent, je les ai vus de mes propres yeux. À Fair Isle, au large des Shetlands. Et dans l’archipel des Hébrides, au printemps, lorsque le soleil surgit d’un édredon de nuages et transforme toute chose en tableau miraculeux. Le vert cru des prairies scintille de mille reflets. En…

Le fond, la forme et la méthode

Eustache Le Sueur, abusivement surnommé « le Raphaël français », semble pousser ici le bouchon un peu loin en matière de couleurs. Leur intensité et l’approximation de leur symbolique chrétienne nous déconcertent un peu – comme ce drapé-linceul du Ressuscité rutilant d’un rouge Passion un chouïa décalé. Avec tous les égards que l’on doit à la mémoire…

Deux mille ans vous contemplent

Ce visage d’une fraîcheur stupéfiante, sorti du fond des temps, fait partie d’une série de portraits funéraires admirablement conservés, découverts au XIXe siècle dans la région du Fayoum en Basse-Égypte. Réalistes et expressifs, ils ont fasciné tous les observateurs. Minutieux, maîtrisés, la plupart d’entre eux est réalisée à l’encaustique – mélange de pigments et de…

Carnaval en carême

Une mise au point est nécessaire devant cette œuvre de Miró. Une mise au point focale, tant l’embrouillement des formes, de la texture et de la disposition nous trouble le regard. L’observateur a naturellement besoin de s’accrocher à un repère, de comprendre ou ressentir ce qu’il voit. Et ce n’est pas une mince affaire ici….

Et la couleur fut

Cette tête bleue émergeant de décennies passées dans les ténèbres n’ose encore ouvrir les yeux. Suspendue entre deux mondes, elle semble attendre un signal pour se manifester enfin. Redon aura mis du temps pour s’extirper de ses « noirs » : une cinquantaine d’années auront été nécessaires à la maturation. Cet exemplaire des Yeux clos (il y en…

Terre d’abondance

Si Beuckelaer est l’inventeur – avec son oncle et maître Pieter Aertsen – des scènes de marché et de cuisine, il est aussi l’architecte d’une manière toute personnelle de construire un tableau. Le premier plan occupe quasiment tout l’espace et s’étage en une accumulation branlante et totalement irréaliste d’éléments fouillés jusqu’à l’extrême. Peu importe si…

Ménagerie des bois

Rosa Bonheur est un peintre français qui a la particularité de porter sur son nom, à quelques années d’intervalle, les stigmates de la gloire et de l’oubli. Ses œuvres, admirées de son vivant, furent clouées au pilori après sa mort. Elle exposa dans toute l’Europe et jusqu’en Amérique, honora des commandes d’État, fut présentée à…

Derniers feux

Submergé par les couleurs, un clocher à l’horizon pointe vaillamment sa flèche un soir de tempête. Des tons chauds et puissants s’entrechoquent et font écho aux grondements du tonnerre qui emplissent l’espace. Le vent balaye les champs avec fracas. D’énormes nuages saturés d’eau et d’électricité roulent dans le ciel et flamboient avant les trombes qui…